Média/Tribunes

Éloge d’une presse corrompue

Des ombres. Voilà ce qu’ils voient. Enchaînés, immobilisés dans une caverne* , ils sont réduits à ne percevoir que des ombres. Ils n’ont jamais vu la lumière du jour et n’ont jamais accédé à la connaissance de la réalité. L’allégorie de la Caverne semble prendre tout son sens de nos jours.

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Dans cette métaphore platonicienne, l’un d’entre eux est libéré de ses chaînes et accompagné vers la sortie. Il est ébloui par la lumière, qu’il ne supporte pas. Il souffre et décide de revenir dans sa confortable ignorance. Toutefois, s’il persiste, il s’accoutumera, et pourra redescendre libérer ses camarades. Cette allégorie symbolise une aliénation de l’esprit, qui lui fait prendre pour un véritable savoir ce qui n’est en vérité que de la simple croyance. Nos chaînes et notre domination sont mentales et l’industrie médiatique participe délibérément à cette logique.

La plèbe. Cette masse difforme, médiocre, d’une ignorance crasse doit être informée. Pour dresser la populace, les médias se sont vus assignés comme objectifs de nous montrer la lumière. Dans une société qui se prétend démocratique et libérale – et qui exporte son modèle par l’ingérence et la violence – la question de l’information du consommateur est éminemment importante. Quand Montesquieu pense, dans l’Esprit des Lois, la théorie de la séparation des pouvoirs, il envisage les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Mais quid du pouvoir médiatique ?

De manière totalement partiale et partielle, à charge et sans aucune nuance, un portrait des médias et de ses représentants – les médiacrates – sera dressé.

Du divertissement comme censure

Proprieětaire des meědias1500 journaux, 1100 magazines, 9000 stations de radio, 1500 chaînes de télévision, 2400 éditeurs détenus par Lagardère, Dassault, Rotschild, Bouygues, Bolloré* . Rien ne vous choque ? Non ? Désolant… Démontrer que les médias sont indépendants ? A contrario de notre droit pénal français, il convient d’appliquer une présomption de culpabilité et de dépendance et d’ inverser la charge de la preuve. C’est donc à vous de me prouver que les médias ne sont pas dépendants et objectifs. L’exercice s’annonce périlleux.

« Nul n’est plus désespérément esclave que ceux faussement convaincus d’êtres libres »Johann Wolfgang Von Goethe. C’est donc un poncif que de souligner la concentration du capital des médias français entre les mains d’usuriers et de marchands de canons. Ainsi une discrète oligarchie détient un quasi-monopole* . Pourtant, la libéralisation du marché des médias – radio, télévision, presse écrite – et la multiplication des chaînes, stations ou journaux assurent, selon la mythologie libérale, un pluralisme des points de vue et une hétérogénéité idéologique. Baliverne. La radio libre a produit Skyrock et NRJ; la télévision privée a enfanté TF1 et M6. En somme, l’essence même du génie français. De plus la censure, pour beaucoup, provient uniquement du pouvoir politique afin de faire de la propagande d’état. Analyse surannée. Officiellement libérés de la tutelle étatique, certes, mais soumis à la dictature du marché.

Le phénomène d’infantilisation du consommateur-citoyen – ne parler que de la neige, des soldes et autres faits-divers – assuré par une industrie du divertissement et une omniprésence de la propagande publicitaire a d’importantes conséquences. Le fameux « temps de cerveau disponible » .  Produire du consommateur docile, obéissant, soumis à ses désirs et à ses pulsions. Incapable de réfléchir par lui-même, de produire une critique et une pensée personnelles, ne faisant que répéter la litanie médiatique. Le relativisme médiatique. De l’ingérence de la France au Mali, au mariage pour tous, en passant par un but du mégalomane Ibrahimovic, tout se vaut. Et c’est bien là le problème. Tout ne se vaut pas. Noyez la vérité dans un océan d’insignifiances et de niaiseries et vous obtiendrez des gens qui ne voudront même plus la rechercher. C’est une forme subtile d’assassinat intellectuel; mais qui sont les meurtriers ?

De la déontologie du journaliste

578751_sans-titre« Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » écrivait Michel Audiard. Cette maxime s’applique aussi aux journalistes. Pas d’amalgame. Nous parlons ici du journaliste institutionnel, pas du journaliste précaire du quotidien ou du pigiste. L’ayatollah médiatique est soumis à une déontologie aussi coercitive qu’exigeante. Quelle est donc en substance son serment d’Hippocrate ? Plusieurs principes guident cette belle et grande corporation : irresponsabilité, soumission et omniprésence.

Irresponsables, les laquais de la presse écrite et télévisuelle sont dispensés de rendre des comptes. Ainsi, ils peuvent en toute impunité vomir des contre-vérités sans être inquiétés. Ces « Chiens de garde », selon l’expression de Paul Nizan, assurent avec beaucoup de talent la pérennité de la pensée dominante et le respect inconditionnel d’un étroit cadre idéologique. C’est une inquisition menée par un clergé médiatique devenu illégitime. Fondamentalisme néolibéral, européisme béat, intégrisme de la rigueur, catéchisme de la compétitivité, atlantisme décomplexé, choc des civilisations et apologie de la guerre. Toute forme de distance critique ou de scepticisme est de facto assimilable à du populisme voire à du conspirationnisme.

Soumis et dociles, enfermés dans des conflits d’intérêts insolubles, les oligarques de l’information ne mordront jamais la main qui les nourrit. Envisager qu’un journaliste du Figaro puisse, sereinement, critiquer le groupe Dassault ou qu’un journaliste – de l’impertinent et irrévérencieux quotidien Libération – puisse émettre un ersatz de dénonciation du groupe Rotschild dépasse l’entendement. Forts avec les faibles et faibles avec les forts, ces pleutres souillent la vérité. Sans prétendre à l’exhaustivité, toute une série de questions est totalement ignorée du traitement médiatique ; ainsi, du dîner du siècle au marché transatlantique, en passant par les réseaux pédocriminels d’élite, c’est l’omerta. Le risque est simple : l’épuration. Conséquences : collusion, compromission, corruption.

Omniprésents, les médiacrates cumulent, à l’instar des responsables politiques, une kyrielle de mandats médiatiques. Télévision, radio, presse écrite… C’est un joyeux jeu de chaises musicales. Les alternances se succèdent sans alternative. Nous entendons ou lisons les mêmes du matin au soir qui feignent des divergences d’opinion, simulent des débats en pinaillant sur des détails tandis que tout le monde est en accord sur le fond. Ô consensus ! Abreuvé par cette pensée unique, le troupeau de consommateurs que nous sommes est de moins en moins capable de se forger une véritable opinion. Les conditions de la liberté d’expression, débats contradictoires et échanges d’idées, sont lettre morte. Misère de la pensée. La liberté d’expression se réduit comme peau de chagrin. En d’autres termes, la subversivité est au journalisme ce que l’excision est au romantisme.

La censure totalitaire décrite par George Orwell dans 1984* est un aller sans retour pour Le Meilleur des Mondes*  d’Aldous Huxley . Effrayant.

Par Raf ou PasLe Verbe Populaire

* Références :

  • Exposée par Platon dans le Livre VII de La République
  •      Voir l’excellent rapport de l’Observatoire français des médias sur le sujet de la concentration des médias
  •      Constat qui se vérifie autant pour la presse que pour l’édition (Lagardère détient environ 60% des maisons d’édition en France).
  •   1984, publié en 1949 par George Orwell
  • Le Meilleur des mondes, publié en 1932 par Aldous Huxley
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Une réflexion sur “Éloge d’une presse corrompue

  1. Article quelque peu incisif mais fort stylé.

    Je vais compléter avec l’extrait d’un livre qui m’a marqué. L’auteur est un journaliste, car oui il arrive que les journalistes soient conscient de la chose. Extrait qui interpelle comme vous le verrez. Le mal est profond.

    Extrait :

    « Plus fondamentalement, ce que les professionnels des Mass Media Audiovisuels (MMVA) ont accompli durant les 20 ou 30 dernières années, c’est la diffusion et l’implantation efficace d’un climat psychologique qui a servi de levier à l’idéologie consumériste. Un climat au sein duquel la subversion du langage, les efforts incessants en vue de standardiser la manière dont nous percevons l’espace, le temps, les rythmes et les processus de communications humaines (audiovisuelles et personnelles) sont perçus comme « normaux ». En d’autres termes l’objet même du consumérisme, qui sature le rendement des MMAV est renforcé à de nombreux niveaux inconscients, par un processus caché et hiérarchique – avec son propre discours sociétal souterrain, où il apparaîtrait que nous sommes incapables (ou non désireux) de vouloir l’identifier ou de le reconnaître.

    Ce climat, soigneusement inculqué, injecté au plus profond de notre psyché par les formes saccadées et fragmentées des MMAV et par l’industrie du cinéma commercial à l’échelle globale – a entraîné chez nous une sérieuse diminution de notre capacité de concentration, un manque de tolérance pour des processus soutenus ou pour n’importe quelle forme de communication qui exigerait d’y consacrer plus de 10 secondes, une amnésie de plus en plus généralisée face à notre histoire (surtout chez les jeunes générations), un besoin perpétuel et accru de changements.
    Tout cela a permis de façonner une société manifestement plus privatisée, où règnent l’insécurité et l’agitation constante. Une société où la pensée compétitive, l’égotisme, le gain personnel et l’indifférence envers la violence et la souffrance deviennent de plus en plus la norme et où disparaissent la pluralité authentique et l’interaction communautaire.
    (…)

    Dans ce livre, je décris comment l’enseignement professionnel des médias endoctrine systématiquement les jeunes arrivants dans la profession à la pratique de la Monoforme (= dispositif narratif interne employé par la télé et le cinéma commercial pour véhiculer leurs messages : montage, structure narrative, séquences, bande son…) en forgeant avec le public une relation complètement hiérarchisée.

    LES UNIVERSITES, LES FORMATIONS D’ENSEIGNANTS,LES ECOLES DE CINEMA ET AUDIOVISUELLES, QUI DISPOSENT DE GRANDES RESSOURCES MATERIELLES, CONSACRENT LEUR TEMPS A FORMER DES JEUNES GENS A L’ART DE LA MANIPULATION DE MASSE.

    Peter WATKINS, in Media Crisis, Collection Savoirs Autonomes, Edition Homnisphères, 2007.

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