Culture

La distinction indifférenciée : fascisme insoupçonné acte 2

« De tous les conformismes, le conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le plus répandu aujourd’hui » proclamait Vladimir Jankelevitch en 1978, dans Quelque part dans l’inachevé. A quel point ce philosophe que l’on disait retranché dans sa tour d’ivoire de la Sorbonne, à l’abandon du fait des réalités prosaïques de ce monde avait fait mouche par cette réplique et prophétisé en partie l’avenir culturel et sociologique de ce pays?

En plus de nous avoir fait croire que nous étions libres, état acquis selon moi par exemple par les très émérites Henri David Thoreau ou encore Christopher McCandless, on nous fait miroiter (carotte commerciale analogue aux milles vierges, je suppose) que la distinction, que l’émancipation de soi peuvent se faire sans une autonomie de la pensée, par une représentation artificielle de soi. Pourquoi ? Pour correspondre à une certaine idéologie dominante. Aujourd’hui, ce phénomène spécieux se manifeste sous plusieurs formes et n’est que la fausse partie émergée d’un iceberg bien plus vaste : une condition d’existence globalement placée sous le signe du trompe-l’œil.

Qui est conformiste, qui ne l’est pas? Impossible évidemment de répondre à cette question sans connaître la personnalité de chacun ; le sujet est d’ailleurs des plus inepte. Le lieu n’est pas de faire une liste d’imposteurs et de leur jeter l’anathème, ni de contester le conformisme de certains qui a pu perdurer via d’anciennes générations mornes et puritaines (à l’origine de la création et de la réaction des milieux alternatifs en France ou dans le monde) mais plutôt d’analyser comment s’agit-il d’un conformisme qui a simplement revêtu une autre apparence.

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De la supercherie des modes – marchandisation du faux et usage de faux

 Il pourrait apparaître caricatural ou « facile » de s’arrêter sur le phénomène « hipsters » de ces dernières années. Et pourtant, sans généraliser, ce courant reste assez représentatif de ce phénomène de falsification. Clonage de masse des jeunes issus d’une classe aisée cherchant désespérément la distinction, la reconnaissance sociale ; proies faciles d’une promesse culturelle qui est en fait un mensonge ou afortiori, de la flagornerie de marketing : les compliments ne manquent pas. Y aurait-il une possible lutte des classes proposée inconsciemment par ces hommes-sandwichs? C’en est presque ambigu. Car en effet, ce mouvement recèle surtout les soupçons d’un élitisme financier et culturel devenu la face mainstream de la culture underground plus du tout, de fait, underground. L’ironie du sort serait que nos chers porteurs d’accessoires et de marques « vintage » n’aiment pas le Bebop – le jazz des années 1940 pour le profane – puisque le nom de « hipsters » désignait alors les inconditionnels blancs tentant d’imiter la culture jazzistique noire des icônes qu’ils aimaient. Cela nous fait une double supercherie. On ne sait pas que l’on copie des copieurs, c’est du mimétisme de dédale, de la méconnaissance historique.

L’exemple de la figure de l’artiste actuel est peut-être plus probant que le « hipsters ». Inscrit dans sa contemporanéité, il apparaît comme un faux subversif, producteur de concepts qu’il vend à loisir sur le marché spéculatif de l’art contemporain, ce dernier ayant pris la pole position dans le capharnaüm des spéculations financières au grand dam du relégué : le grand secteur de l’immobilier après la crise des sub-primes aux Etats-Unis. Seulement, on a oublié bien souvent les grandes ruptures esthétiques amorcées par Marcel Duchamp ; ruptures d’anti-art, de désacralisation, allant du mouvement Dada à Fluxus par exemple. L’art moderne est redevenu institutionnel, emmuré dans des musées à l’entrée exorbitante, guindé par des bienséances en substance bourgeoises, académiques. « Ne pas trop s’approcher, ne pas réagir ». En témoigne Jeff Koons à Versailles – leader triomphant d’un pop-art édulcoré et kitsch qui résulte assez bien d’un snobisme qui ne s’en veut pas un. L’art doit être dans la rue, populaire, accessible à tous ; il est consubstantiel à la vie. Comment peut-on expliquer à des gens du peuple qu’ils ne peuvent pas y avoir accès simplement parce qu’ils n’ont pas assez d’argent?

Un autre cas analogue est apparu dans le sillage de ce fatras : le faux contestataire. On est loin de Coluche, de Desproges, de Devos, de Daumier ou encore de Dieudonné. L’humoriste sulfureux, devenu mauvais formaliste en plus, est gratuitement provocateur – faisant des blagues pédophiles pour choquer l’assemblée, et n’a plus de fond. Il mise tout sur l’anecdotique, le fédérateur, la reconnaissance. Il me vient l’exemple savoureux et d’envergure de Kyron et de toute l’équipe de « Bref » qui se sont mis au stand-up certes courageusement, seulement le problème c’est que ça marche.

Corrélé à cette auguste entité de pourfendeur du quotidien, le faux révolté à l’envolée lyrique, électrisante et « maquisarde ». Prenons le cas de Cali et de son béret révolutionnaire ou encore celui du rebelle dévoyé, soudoyé : Joey Starr, posant pour une pub de Caporal. Un enragé amadoué qui maintenant baise la main qui le nourrit. Révélateur qu’une bonne partie du rap est devenue effectivement une sorte de supercherie commerciale. Toutes ces figures font vendre, elles confortent cette parodie sociale de la fausse contestation sans différenciation. C’est flatteur de se croire différent, d’être persuadé que l’on fait quelque chose pour ce monde. On élude la montée de l’insignifiance. Ainsi, les choses perdurent en revêtant simplement des formes camouflées. Pourtant dans leurs essences, il s’agit bien d’une seule et même chose : d’une illusion d’optique, d’une uniformisation, d’une normalisation.

La Distinction Silencieuse

 

 

Le Trojan des cultures alternatives

 Une partie des milieux alternatifs a donc ainsi été accaparée afin que ses cultures soient réquisitionnées pour être marchandisées puis contrôlées.

L’hypocrisie grimpe. Comme on dit, un bobo, c’est un bourgeois qui paye le prix fort pour avoir l’air pauvre. Il en est de même pour la fausse culture de l’anti-conformisme. Ainsi, nos lignes de cultures alternatives perdent en substance. La revendication ostentatoire de la différence est devenue indifférenciée. Le cas de la marchandisation est certes un problème, mais le cas de l’étouffement de cette culture en est un autre. Car il s’agit bien d’une tentative de contrôle idéologique sur nos culture dérangeantes. La liberté d’expression convertit par le filtre du contrôle médiatique est partout. Le modèle dominant tente d’asphyxier les cultures récalcitrantes et véritablement contestataires en proposant en réaction des succédanés comme appâts et comme modèles. C’est de la censure camouflée. Mais que sont ces milieux alternatifs ainsi insidieusement bousculés? A la volée : critique du progressisme frénétique, du mondialisme, du sionisme – proposition d’un traditionalisme plus viable, anarchisme autogestionnaire, localisme, décroissance, friche, milieux culturels underground à l’équilibre précaire, associations en tout genre, médias alternatifs. En somme : tous les courants qui vont à rebrousse-poil de la pensée dominante. A quoi servent ces contre-cultures? Elles sont les tremplins, les prismes – comme la philosophie ou l’art – nous proposant des perspectives d’existence, des possibles, que l’on n’aurait pas pu envisager seul. Mais en proposant ces caricatures, ces effets de pacotille sont de plus en plus décrédibilisés, désubstancialisés et ont condamné notre pluralité de perspectives pour envisager le monde et l’avenir. Ce processus d’asphyxie s’est précédemment vu dans les années 1960 avec la faillite des mouvements « Hippie » ou « Black-Panters » que l’état américain a réussi à faire péricliter par l’implantation de drogue dans leurs milieux. Ici, il s’agit du même enjeu, à l’exception que la tactique est plus insidieuse et moderne. Le but? Uniformiser les consciences. Vous avez deviné? C’est du fascisme insoupçonné.

Dès lors, force est de constater que les plus sobres sont les plus excentriques. « En montrer le moins pour laisser à entendre beaucoup plus », voilà une maxime à laquelle certains devraient méditer. C’est le pouvoir de la suggestion. L’alternative se passe en nous et non par la représentation factice que nous donnons de nous. Le véritable anti-conformisme doit s’acquérir selon moi par la pensée, par la critique mais aussi par les correspondances sociales, ethniques, religieuses. Nos milieux sont hiérarchisés en castes qui se jalousent, se méprisent ou se fantasment. Mais la schizophrénie est latente car il faut se cultiver pour parvenir à la connaissance. Or tout le monde sait qu’il n’est plus viable de faire des études. Alors qui a envie d’étudier ? Quand bien même, les études nous donnent-elles la possibilité de critiquer le modèle dominant ? J’ai comme un doute. Notre système nous pousse-t-il à acquérir l’autonomie? Mon doute subsiste. La curiosité et l’étonnement sont au cœur de cet enjeu, de cette épiphanie sociale ; le rien-à-foutrisme des « qu’en dira-t-on » pour l’aboutissement de votre singularité l’est encore plus. Alors soyez votre propre culture et correspondez !

Par Marssoul Prest, Le Verbe Populaire

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