Tribunes

Amalgame, fléau de la communication.

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Le langage articulé est dans nos civilisations, un moyen de communication ayant pour but de formuler les idées nées dans nos consciences. Penser, articuler, formuler. C’est le rôle de celui qui parle. Comprendre, raisonner, interpréter. C’est le rôle de celui qui écoute avant de prendre la parole à son tour.

Victime de sa richesse, le discours ne saurait épuiser l’imagination de son auditoire avant que son esprit devin ne s’aventure vers les méandres de l’entendement. Entre le discours et le lecteur s’étend « l’ouverture absolue, le déséquilibre absolu »[1]. Cette part d’ombre est la proie du lecteur – le chiasme défini par Merleau-Ponty, selon qui la parole inentendue est propre à l’économie du discours. Dire quelque chose, c’est nécessairement en taire une autre.

 En effet, bien que la vérité soit au sein des mots, une simple lecture ne suffit pas à la révéler. L’évocation devient alors nécessaire car inévitablement une idée en appelle une autre.

 Le chiasme s’étend au-delà du lisible, au-delà du discours. Ce silence, quelque peu comblé par l’herméneutique, est animé par la pensée et la connaissance, qui, de fait sont vivantes, changeantes. Ce silence donc est la condition sine qua non du discours. Dépendant de son dispositif et des inférents du langage, le discours est de surcroît contraint à cette opacité. « Il résulte du déchirement incorporé à la parole, où le travail d’exprimer s’effectue. »[2]

Attention ! Je prends la parole.

 Cette prise de risque, indissociable de l’échange, est inévitable s’il nous vient un jour le dessein de nous exprimer. La satisfaction d’être vraiment compris n’est possible qu’à travers les sinueux sentiers de l’échange et de la communication – en excluant toutes télépathies ou pratiques chamaniques et purement spirituelles.

La surinterprétation est, telle une épée de Damoclès, menaçante au-dessus du discours. Afin qu’il soit intelligible, le discours tend, sans leurre mais non sans précaution, vers l’intégrité de son sujet.

 De l’idée à sa réception, se présentent de nombreux obstacles, dus aux glissements incessants de la formulation et de la compréhension. Faisons tout de même ce périlleux exercice pour nous interroger sur les raisons et les conditions de l’amalgame en nous appuyant sur des exemples variés des inférents du langage.

Double usage d’un mot : prétention.

Certains mots ont une charge péjorative ou méliorative. Dire de quelqu’un qu’il est prétentieux est habituellement perçu comme étant quelque chose de négatif. Seul un contexte peut légitimer un comportement communément perçu comme mauvais.

 La connotation péjorative de ce mot est, je pense, due à notre contexte sociétal et culturel. L’autocensure spontanée précède le déni de soi. Pudeur maladive qu’il faut s’infliger si l’on veut être dans les clous.

 Seuls certains contextes nous donnent – ou plutôt nous laissent – la légitimité de valoriser notre ego. Evidence qui mérite d’être rappelée afin de justifier la substance du discours selon son cadre.

La prétention et la confiance en soi lors d’un entretien d’embauche sont indispensables dans le but d’obtenir « ce poste ». D’ailleurs, lorsque ce comportement sera relaté à un ami, il sera mimé en bombant le torse et justifié de manière anecdotique par un petit sourire d’autosatisfaction. Irrémédiablement, les inférents du contexte justifient le discours.

L’arrogance et la présomption connotent sans équivoque – à la différence de la prétention – une charge péjorative, à savoir un complexe de supériorité. Un comportement présomptueux dans la vie courante ne sera pas reçu dans le même sens s’il est incarné sur scène par un humoriste de one-man-show. Dans leur réception propre, le dispositif théâtral et le cadre privé ne donnent pas la même légitimité à leur interprète respectif. Dans le premier cas, le discours est reçu au second degré selon un cadre théâtral spatio-temporel et ses codes – il est interprété pour être tourné en dérision et provoquer le rire –, dans le second cas, il est reçu au premier degré et ne trouvera donc pas d’excuse pour être justifié – si ce n’est, comme nous l’avons vu, dans un cadre précis ou par un complexe de supériorité.

 Les inférents du langage sont sources d’interprétation et donc susceptibles de créer des amalgames. Hors de ces contextes professionnels ou médiatiques, une simple valorisation ou présentation élogieuse de sa personne sera (pré-)jugée comme arrogante, présomptueuse ou déplacée. La situation a donc notamment un statut légitimant pour le discours.

Le snobisme inavoué ou le jugement à l’emporte-pièce

 En conversant de l’objectivité en photographie avec un photographe événementiel, je n’ai pu que constater la certitude de ce dernier à détenir la suprême vérité autour de ce vaste sujet qui a fait couler beaucoup d’encre – et qui en fera encore couler bien davantage. Selon lui, il ne peut y avoir de subjectivité en photographie, au même titre qu’il y en a en peinture parce que la photographie s’imprègne de la réalité. Cet élément qui est fondamental à l’ontologie de la photographie est, selon lui, suffisant pour qualifier toute photographie d’objective. Or il reste en photographie une part créative ainsi qu’une part technique avec laquelle il est notamment possible de former des silhouettes ou des ombres fantasmagoriques, qui bien qu’initialement issues de la réalité n’en sont pourtant pas partie prenante. De même que dans les jeux de hasard comprenant des dés ou des cartes, la chance ne fait pas tout, il y a aussi une part de tactique. Sans quoi, quel intérêt ?

 La profession de ce photographe – ou plutôt cet aspect de sa pratique photographique – est de relater objectivement un événement. Cette pratique n’est pas le seul « langage » de la photographie, notion qu’il semble incapable de comprendre malgré tous mes efforts. Selon lui, dans toutes pratiques photographiques, l’objectivité demeure le maître mot.

Le plus étonnant dans le discours de ce photographe est moins le propos que sa forme – qui selon moi est on ne peut plus erronée. Du seul fait de sa certitude, ses arguments étaient choses acquises et évidentes. En somme, il ne comprenait pas que l’on puisse remettre en question une telle évidence de la même manière que l’on ne peut douter aujourd’hui que la Terre est ronde. A ses yeux, je suis un révisionniste de la photographie.

Avoir un point de vue tranché sans revenir sur ces pas est à mes yeux – et je ne pense pas être le seul – assez fasciste. Mon but n’était pas de lui faire changer d’avis mais de lui faire entendre la logique de mon avis.

Article Yannis S 1

Cet exemple n’est qu’anecdotique, il s’en trouve beaucoup d’autres. On peut être favorable au mariage homosexuel tout en comprenant la morale de ses opposants. Ou encore sortir d’une exposition d’art contemporain qui nous a laissés indiffèrents sans dire que « c’est nul » et qu’« il n’y a rien à comprendre parce que je n’ai rien compris ». Les exemples sont innombrables : facebook, le cinéma 3D, le livre électronique, le rôle de l’art…

 Chacun aura son ressenti et son interprétation sur ces sujets mais cela ne donnera à personne la légitimité – et la prétention ! – de détenir la Vérité – surtout en disant « c’est nul ». Selon moi, le point de vue doit impérativement contenir des nuances qui vont le contextualiser, seul recours pour crédibiliser ses propos. Ces opinions d’un seul bloc sans nuance, sans argumentation, sans articulation sont le lit de l’intolérance et de l’intransigeance. Et traitez-moi de fasciste si vous n’êtes pas d’accord !

 L’échange est primordial au bonheur de l’homme. Bien que cela soit un peu utopique, c’est ce à quoi l’homme tend : l’échange pour le bonheur de tous, car c’est d’une certaine manière la quête de tout un chacun, être heureux. « Tout groupe humain prend sa richesse dans la communication, l’entraide et la solidarité visant à un but commun : l’épanouissement de chacun dans le respect des différences. »[3] disait Françoise Dolto.

 Voici pour finir une question qui trouve légitimement sa place ici. Qui, du locuteur ou de son audience, est-il le mieux placé pour faire évoluer le discours ? On le sait déjà mais il ne faut pas pour autant ne pas s’en étonner : sans doute l’audience, « l’autre ». Les analystes entendent différemment une œuvre que l’artiste. Nul besoin d’une approbation par l’être créateur, il ne mesure pas la portée de son génie, parce que justement, il en est un.

De la communion spirituelle à la confusion totale en passant par l’évolution et le glissement, il y a des failles et parfois un gouffre. « Mieux vaut mourir incompris que passer sa vie à s’expliquer » dit William Shakespeare. Que d’égoïsme ! Pire encore, du déni de soi.

Par Yannis Séféroglou, Le Verbe Populaire

[1]           « Le partis-pris du figural » in Discours, Figure, Jean-François Lyotard Klincksieck, Paris, 1971. p. 11

[2]          « Le partis-pris du figural » in Discours, Figure, Jean-François Lyotard Klincksieck, Paris, 1971. p. 14

[3]          La Cause des enfants, Françoise Dolto, éditions Robert Laffont, Paris, 1985.

 

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