Culture

L’esthétique et l’existence contemporaine

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Avertissement! Ce texte ne fait en aucun cas l’éloge du passéisme ou d’idées gratuitement réactionnaires et ne saurait justifier un discours généralisant sur la culture d’aujourd’hui. Il s’agit bien plus ici d’analyser des manifestations culturelles plus ou moins « sporadiques », afin de les faire abonder dans un sens commun et surtout d’exprimer la proposition, le désir, de mieux penser l’avenir. Aussi, cet exposé se veut bien moins didactique et directif que suggestif. La conduite du développement est donc de mettre des éléments épars sur la table de votre lecture et de votre interprétation pour que, librement, ils se rassemblent en vous.

Comment crée un artiste? Ne part-il de rien? Comme le fantasmerait un pseudo démiurge orgueilleux qui voudrait que son œuvre résulte de la seule inflexion de sa volonté. Ou celui-ci ne transforme-t-il pas, plus raisonnablement, à partir du réceptacle de toutes les manifestations physiques ou métaphysiques autour de lui? Ainsi, s’exprimerait par lui, de par son expérience et son histoire, cette grande tambouille des influences, de son imprégnation au monde. La différence est faite sur le plan de l’inné et d’une forme de déterminisme. Un artiste reflète en ce sens la société; il est le catalyseur involontaire de notre temps. Métaphysique et esthétique sont consubstantiels. C’est la thèse du matérialisme historique de Marx :

« Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience », préface de Contribution à la critique de l’économie politique.

Mais quels sont les aspects de notre monde occidental – sur le plan philosophique, culturel, etc. – qui peuvent imprégner les artistes depuis la fin de la deuxième guerre mondiale? Une œuvre dont le seul but serait la simple et géniale beauté, ne pourrait-elle pas être considérée comme puérile, naïve? C’est la dérision qui est au cœur de la crédibilité esthétique et artistique. Et sans une certaine distanciation au second degré, point d’aboutissement de l’œuvre. De plus, si une œuvre ne correspond pas à notre accès idéologique et à notre vision du monde, ne devient-elle pas insuffisante? Sommes-nous endoctrinés sans le savoir? Paresseux? Peu ouverts à des visions artistiques à ce point radicales qu’elles nous surprennent, et de cette étrangeté, notre premier réflexe n’est-il pas de la juger sans réel effort? Faut-il se remettre en question? Oui, c’est aux artistes et aux spectateurs de le faire.

Albert Camus, lors d’une interview donnée au moment de la sortie de son adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski Les possédés, à la question que lui posait le journaliste au sujet de la nature prophétique de ce grand livre russe et de son lien avec leur époque contemporaine, a répondu : « En ceci que le vide du cœur, l’impossibilité d’adhérer à une foi ou à une croyance quelconque, qui étaient déjà des prémonitions dans l’univers de Dostoïevski, sont devenus des réalités aujourd’hui ». Les réalités s’endurcissent manifestement. Dans l’air du relativisme triomphant, du hasard régissant nos explications, du scepticisme persuasif, de la vacuité existentielle et de l’abandon progressifs de certaines valeurs humaines, comment se placent l’art et la culture?

 Le vide qui nous aspire

Partons de là : « Qui veut épouser mon fils? ». Tout le monde s’accorde à dire que cette émission est d’une incommensurable nullité. Mais ultime paradoxe, beaucoup, dont moi-même je le confesse, ont regardé cette « chose », parce que c’était terriblement mauvais et donc incontestablement drôle. Et comme quelqu’un qui parodierait des beaufs pour mieux s’en amuser et qui deviendrait, par un imperceptible crescendo, l’objet de sa caricature, on regarde cette série. On rigole. Elle est chaleureuse. Elle nous environne bientôt. Elle est déjà réconfortante car elle nous donne à assumer notre indigente condition d’existence, notre médiocrité, au moins un tout petit peu plus reluisante que ce scandale télévisuel qui fait des mœurs un vaudeville grotesque. « Everybody loves a loser », dit le titre de la fameuse chanson de Morcheeba. Mais ne préféreriez-vous pas avoir des modèles d’excellence qui portent, plutôt qu’un vague contre-exemple virtuel qui nous cantonne   grabatairement juste au-dessus du ras de la moquette? Et je ne parle pas de « Bref » et autres « sitcoms glauques » qui s’inscrivent dans cette logique. Nous préférons ainsi nous moquer d’inepties, risibles au demeurant, pour notre confort, pour contempler notre parodie d’existence, ce vide, parce que cela nous bousculerait de nous rendre compte qu’il faudrait être fasciné plutôt par de grandes œuvres que par de la sous-culture. J’appelle cela de l’auto-destruction culturelle inconsciente. De plus, observons qu’il y a une vertu cathartique à tout cela : c’est le musée des horreurs lorsque l’on se renseigne auprès des médias. « On n’est pas si mal », se dit-on ; c’est ça « l’empire du moindre mal ». Alors en fait, il ne s’agit plus du tout de « mieux vivre ». C’est ça le projet? Êtes-vous prêts à vous contenter de cela comme un vieux couple flétri et sans sexe qui se console auprès de son confort matériel? A-t-on ainsi une réelle distance critique quand on regarde quelque chose de nul? Non, nous devenons, en partie, ce à quoi nous participons. Il faut ainsi choisir son expérience, c’est déterminant. Mais comment en est-on arrivé là?

Dessin 1 Eucharistie Cathodique

 L’anti-héros : amertume et histoire

C’est le cheminement de tout un siècle : le XXème. Est-ce que, à priori, un européen de la belle époque a les mêmes conceptions au sujet de l’homme que celui qui sort de 1939-1945 et qui connaît la guerre, les génocides, les états totalitaires, la menace nucléaire, bref : de quoi l’homme est-il capable? Non du clair obscur. « L’homme s’est fait diable », a dit Camus. Mais ne lui a-t-on pas permis de prolonger cet état et de faire en sorte qu’il le devienne de manière plus insidieuse, de par sa cruauté banale au quotidien? Nous sommes la résultante de la lente dégradation de la valeur humaine au fil du siècle dernier. Ce siècle est-il la preuve de ce qu’est l’Homme par nature ou seulement de ce dont il a été capable à un instant T de l’histoire et dans une conjoncture bien précise? Une œuvre espérante, idéaliste, est-elle une œuvre inconséquente? C’est ainsi que la figure du héros est aujourd’hui vulgarisée, ridiculisée. Pourquoi la grandeur humaine est-elle à ce point méprisée?

La résignation existentielle, « l’anti-homme révolté », comme on pourrait l’appeler, coïncide avec le mépris du héros – du surhomme nietzschéen, si vous ne préférez pas. Mais ce n’est pas la recette qui est à jeter, c’est la préparation. Plusieurs courants d’après-guerre convergent vers cette espèce d’abandon de la foi en l’Homme. C’est en partie le cas du Nouveau roman. Alain Robbe-Grillet, figure de proue de ce courant, nous explique dans Pour un nouveau roman, que le héros romanesque doit s’effacer au profit d’un personnage sans nom, sans identité, sans épaisseur, dépassé par des forces autour de lui. Cela se superpose avec la destruction de l’Homme d’un point de vue métaphysique, comme si l’humanité s’était elle-même déçue et avait été totalement désabusée par sa propre histoire. Mais évidemment le Nouveau roman participe malgré lui à la destruction de la figure du héros. Tout cela est paradoxal puisque ce rejet de l’héroïsme et du « pouvoir » humain a été substitué par une contre-valeur, si importante soit-elle: celle de la réussite professionnelle et de la « win pécuniaire » que concentre l’American way of life. Mais revenons un petit peu sur ce qui a fondé notre esthétique moderne pour mieux comprendre.

 L’esthétique de la dérision et du recyclage

L’esthétique de la parodie et de la dérision a été créée par des auteurs comme Cervantes, Rabelais et Diderot (notamment avec Jacques le fataliste et son maître). C’est la thèse de Milan Kundera dans L’Art du Roman. Pourquoi? Pour jouer et pour donner un espace sans limite à l’acte créateur. L’autre grand tournant de l’histoire de l’art moderne a été, à mon sens, la révolution baudelairienne. C’est l’alchimie poétique, artistique, transformer l’horreur en beauté, qui a déterminé une grande partie du processus créateur. En témoigne « Alchimie de la douleur » dans Les fleurs du mal. De la lignée de Baudelaire a découlé tout un acte de créativité basé sur le recyclage et la transfiguration : Frank Zappa et son pastiche parodique du rock en musique avec « Sheik Yerbouti », qui se moque du kitsch qui éclabousse tout en rendant hommage aux artistes avec lesquels il s’amuse, Peter Jackson avec son « Brain dead », et Wajdi Mouawad dans le texte à l’accueil de son site dont est extraite cette citation :

 « L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté ».

Parfois, en effet…C’est donc un processus à incorporer dans sa vie propre et à proportion de l’expérience des choses à recycler. Que faire de son histoire, de ses défauts, de ses chaînes et du monde si ce n’est les faire fondre et les refaçonner dans un processus créatif et miraculeux?

 Or cette parodie et ce recyclage sont devenus parfois, aussi, notre marotte contemporaine. En ce sens qu’il n’y a presque plus d’objet à parodier ni à recycler si ce n’est notre propre parodie de l’art et de notre existence. Pourquoi? Car la dérision n’est plus un moyen mais une fin, plus un jeu mais une valeur. Une partie du monde de l’art contemporain en arrive à être factuelle, c’est à dire à être dans le « faux non-art » – à chercher l’erreur à cause de cette spéculation existentielle. C’est le triomphe de l’art qui est soit ultra-formaliste, soit simplement ultra-conceptuel. Sur le plan cinématographique deux films ont attiré mon attention : « Somewhere » de Sofia Coppola, sur l’ennui et le vide, un peu trop justement, ou « Spring Breakers » d’Harmory Korine qui se veut méta-conceptuel alors qu’en fait c’est juste une tache insipide qui ne produit pas l’effet voulu, à savoir : le dégoût et la gêne de cette histoire. Sur le plan musical, David Guetta me semble une auguste représentation de ce néant artistique, de même qu’une bonne partie de la musique électro, qui ne connaît pas la signification de « transe ». Le cheap en musique est très révélateur de ce circuit fermé sur un recyclage qui perd de sa justification. C’est le son bon marché des années 1970- 1980, qu’il faut avoir pour être dans le coup musicalement. La mode artistique actuelle a pour impératif en fait la sobriété pour être in, or cette sobriété à l’œuvre est simplement de l’indigence.

Dérision comme fin donc, dérision comme valeur et en ce cas, j’appelle ça de la cosmétique pour de la souffrance. Car elle ne peut en aucun cas être la clé de voute de l’esthétique d’une société. C’est une forme d’hypocrisie décomplexée. Notre monde contemporain anesthésie notre humanité. On peut rire de massacres, de la violence, mais tout cela ne doit pas être gratuit, sinon pourquoi salir?

Dessin 2 Cerebrum Artista

Le génialement nul et le médiocre

La réponse de certains artistes d’aujourd’hui est de jouer avec cette nullité et cette absurdité ambiantes – Quentin Dupieux, Les Nuls, Didier Super, Ylvis, les films de Série B, Tarantino, Rodrigez, Robin Wright, Ed Wood de Tim Burton – et ce, dans un but créatif. Et il y en a d’autres qui subissent et d’autres qui transfigurent ce néant avec brio. Car être vraiment nul, ce n’est pas rien. Et si jusqu’au-boutisme il y a, cela relève même du génie, d’une mégalomanie-fiasco et c’est comme cela que certains artistes parviennent à jouer avec les codes, à renouveler de fait le processus artistique de ces dernières décennies et à créer une révolte esthétique. Ils jouent avec cette fascination moderne pour la nullité et comme ils ont raison. A contrario, être médiocre, ça, c’est vraiment rien, fade. Et lorsque les artistes d’aujourd’hui n’ont pas de talent, cela produit des œuvres médiocres. Le nul c’est aussi le non-être et n’y aurait-il pas un lien avec cette médiocrité, l’art conceptuel et la virtualité de nos vies?

J’entends souvent comme réponse à la question suivante : « Mais pourquoi tu lis du Marc Levy, pourquoi tu regardes des navets ou des séries de merde? – Oh bah parce que je suis trop fatigué quand je rentre du boulot et que j’ai sûrement pas envie de regarder un Bergman ou de lire du Nietzsche ». Ils veulent mettre leur cerveau en off, décompresser, se poser : faire un truc où l’on n’a pas besoin de réfléchir. Ils ont raison. Pourquoi? Parce qu’ils ne peuvent faire autrement. Les conditions d’existence actuelle, le stress mental, le métro, le vacarme assourdissant, nous empêchent d’être aujourd’hui vraiment disponibles et de plonger profondément dans les œuvres, et cela va aller de mal en pis. Nous ne sommes plus disponibles. Cela est inquiétant car ces spectateurs superficiels seront les artistes de demain. On ne veut que consommer de l’humour et des histoires faciles, jetables. À l’image de l’Entertainement américain qui, par calque sur notre société, ravage beaucoup de nos romans actuels, Marc Levy et Guillaume Musso faisant partie des meilleures ventes de livres en France. Et c’est ce cercle vicieux qui est à rompre. Le fait est qu’on a installé les gens dans ce besoin de légèreté inconsistante. Les producteurs ne peuvent que répliquer : « Mais les gens veulent se divertir ». Oui, et vous les avez conditionnés à cela. On a créé ce besoin pour des raisons pécuniaires et à cause d’un abandon massif de la valeur artistique et humaine au profit d’un marketing standard. Je terminerai par une phrase de Wayne Shorter, illustre musicien de jazz qui dit dans un documentaire que lui a consacré Arte: « Se renouveler c’est une manière de rendre hommage, de célébrer la vie ». Il faudrait que cette pensée soit contagieuse.

Par Marssoul Prest, le Verbe Populaire

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Une réflexion sur “L’esthétique et l’existence contemporaine

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