Société

Des flics, du business et des rats de laboratoire

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Cet article est le second d’une série de trois articles consacrés à la question de la légalisation de toutes les drogues.

Attention l’usage de drogue est punit par la loi et  dangereux pour la santé

 

La création de nouvelles drogues temporairement légales n’est pas un phénomène très récent. Des substances alternatives se sont en effet toujours proposées en réaction pour contrer les premières prohibitions de stupéfiants. Cependant les Research chemicals qui inondent actuellement le marché de la drogue effectuent et profitent d’évolutions notables. Certaines recherches scientifiques permettent aujourd’hui aux producteurs d’inventer eux-mêmes de nouvelles drogues alors qu’elles étaient jusque-là développées en premier lieu dans la recherche académique. Internet permet de s’accaparer un énorme marché florissant, une niche, sans intermédiaire, à distance, et sans recours possible de la part de l’acheteur. L’interdiction croissante des drogues crée une course à la nouveauté extrêmement dangereuse en ce qui concerne des substances qui ont un impact puissant sur le cerveau – car nouveauté est synonyme d’inconnu et de flou sur les effets et les dangers. Enfin, la consommation croissante de Research chemicals répond à une demande de plus en plus forte de drogues qui existe en correspondance et qu’il n’est pas possible de réduire par de simples interdictions.

Pour bien comprendre ce que les Research chemicals apportent de fondamentalement nouveau dans le contexte des stupéfiants, il nous faut d’abord revenir sur le passé, jusqu’aux origines, pour mieux cerner le tournant qui est en train d’être pris.

Dès les années 1920, suite à la proclamation de la Convention Internationale de l’Opium réglementant et interdisant le commerce libre des opiacés, des analogues synthétiques de la morphine et de l’héroïne font leur apparition. A partir de là, l’interdiction de drogues connues laissera chaque fois place à des substituts inconnus.

En 1938, le LSD est synthétisé pour la première fois. Dans les années 1960, il court les rues et, à travers lui, les drogues de synthèse deviennent alors plus populaires.

Fin 1970, Alexander Shulgin, un chimiste et chercheur américain, découvre la MDMA. Ce psychotrope, surnommé ecstasy, ne tarde pas à être commercialisée en Europe et en Amérique du Nord sans avoir subi de test clinique conséquent – notamment quant à sa dangerosité.

En 1991, Alexander et Ann Shulgin publient le livre PiHKAL, Phenethylamine I Have Known And Loved (Les Phényléthylamines que j’ai connus et aimés). Ce premier opus présente différentes molécules de drogue psychédélique, ainsi que leurs dosages et effets. Et notamment la MDMA, ce qui permet à de nombreux laborantins clandestins de se mettre à l’œuvre – ce qui explique aussi qu’elle a plus fortement marqué les années 1990 que les années 1980. En 1997 ces mêmes auteurs publient le second ouvrage, TiHKAL, Tryptamine I Have Known And Loved (Les Tryptamines que j’ai connus et aimés). Ces deux livres ont constitué et constituent encore de véritables bibles pour les laboratoires clandestins, au grand dam de ces chercheurs.

Afin de trouver de nouvelles molécules ayant des effets proches, ces auteurs utilisent dans leurs recherches utilisent une méthode de dérivation par algorithme des structures de bases de molécules, connues dans la nature, afin de trouver de nouvelles molécules ayant des effets proches. Cette méthode exploratoire est cependant difficile à appliquer. Aussi, les laboratoires clandestins se contentent principalement des molécules exposées dans les livres.

Mais à la fin des années 1990 et au début des années 2000, David Nichols, un chercheur en pharmacologie et chimiste américain spécialisé dans les substances psychédéliques, étudie le comportement de ces différentes molécules sur les récepteurs cérébraux et formalise une théorie pratique quant à leur puissance d’action sur ces récepteurs[1].

Les travaux de Nichols offrent alors l’opportunité à de nombreux chimistes d’inventer de nouvelles drogues grâce à ses techniques, et de les rendre très puissantes (c’est le cas du 2CBFLY-NBOMe dont nous avons parlé dans l’article précédent, lequel provient du 2CB de Shulgin, dérivé grâce aux méthodes exposées par Nichols[2]). Ce phénomène particulier est inédit, car jusque-là les laboratoires clandestins n’inventaient pas.

Dès lors ce ne sont plus uniquement des chercheurs qui élaborent, étudient et publient des molécules qui seront par la suite vendues sur le marché. Des entreprises et des chimistes amateurs[3] sont désormais capables, dans une perspective de profit rapide, de développer eux-mêmes de nouvelles substances puissantes, et de les commercialiser trois semaines après leur création et de brefs essais sur des rats.

Internet aussi a changé la donne. Il est maintenant possible, et sans gros moyens logistiques, d’en faire du business à grande échelle – plus d’intermédiaires, de risques d’acheminement, de frais de corruption, etc. Un site web, un laboratoire rempli de chimistes, des enveloppes et des timbres suffisent car ces drogues sont légales.

Aussi, le rapport consommateur-vendeur s’est modifié, et pas pour le mieux. Il fut un temps où, bien qu’il y eût aussi des soucis de drogues de mauvaises qualités ou des mensonges sur la marchandise, on pouvait toujours savoir à qui se plaindre. Le vendeur qui vous fait passer chez lui prend des risques à vous vendre de la mauvaise came, vous risquez de le balancer et donc d’écarter les mauvais joueurs, mais ce site Internet ? A qui se plaindre ?

Deux personnes sont mortes au Danemark en octobre 2009 en ayant absorbé du Bromo-Dragonfly (une de ces nouvelles substances proche de celle exposée dans le premier article) pensant ingérer le 2CBFLY qu’ils avaient commandés[4]. Mauvais étiquetage. A qui se plaindre ?

Il a même déjà été détecté des substances répertoriées et contrôlées au sein de ces prétendues drogues légales, rendant ainsi ces substances, finalement, illégales. Nombreux pourtant sont les consommateurs qui se disent que ces substances sont plus pures que celles vendues habituellement dans la rue, plus fiables, se laissant impressionner par l’apparence scientifique et propre de ces laboratoires (et surtout de leurs sites officiels).

Ici, vous me direz que les commerçants ont toujours utilisé des produits de coupe relativement dangereux. Vous avez raison. Cela dit, les produits de coupe sont dans leur majorité des substances peu psychoactives – farine, caféine, paracétamol, etc. – pouvant causer des problèmes sur le long terme, mais rarement à la première prise. Ces produits ne risquent pas vraiment – contrairement à du 2CBFLY-NBOMe – de vous envoyer direct au bloc ou en internement psychiatrique. Les produits de coupe usuels sont aussi connus, on connait les effets du paracétamol.

Mais ne croyez pas pour autant que les vendeurs du marché légal, dit « gris », ont quoi que ce soit à envier à ceux du marché noir. Ce sont pour la plupart[5] les mêmes enflures avides et immorales. Cependant le marché gris possède par définition le grand avantage sur son concurrent de se soustraire perpétuellement à l’illégalité, là où le marché noir y est exposé et engagé dans un combat contre les forces publiques. Et l’interdiction se retrouve ainsi à favoriser de manière contre-productive le développement de nouvelles drogues, moins connues, et donc plus risquées.

Car la question n’est pas tant de savoir si ces drogues nouvelles sont bonnes ou mauvaises dans l’absolu – il y a des deux, très probablement – mais sur quelles bases pouvez-vous en juger, vous, le premier consommateur après les rats ? A la différence de ces substances, l’héroïne est connue depuis cent ans, les informations sont disponibles – mais elle est interdite et en conséquence coupée à souhait. Jugez vous-même de cette malversation : des substances parfaitement inconnues et de plus en plus récentes et inconnues à mesure que les précédentes sont interdites sont vendues légalement !

Même en interdisant le plus rapidement possible les nouvelles substances, les laboratoires auront toujours un pas d’avance sur la police – et ce, en toute légalité. Interdire ces substances ne constitue donc pas une solution vraiment satisfaisante puisque cela ne les empêchera pas de se multiplier en nombre, en quantité, et en disponibilité, ni de réduire leur consommation[6]. C’est ce qu’a compris la Nouvelle-Zélande, laquelle a légalisé un certain nombre de nouvelles drogues afin de mieux les contrôler[7]. Mais quelle hypocrisie de légaliser celles-ci sans légaliser le LSD, lequel présente une des dangerosités les plus faibles[8] parmi tous les stupéfiants, ou encore ce vieil opium qui pousse dans la terre depuis des milliers d’années…

Reste un dernier point, capital, à aborder : comment se fait-il que ces nouvelles drogues marchent si bien alors qu’elles sont inconnues ?… C’est simplement qu’elles répondent à une demande croissante et qu’elles ont bien compris que leur marché allait continuer de s’agrandir en face d’elles à mesure que les drogues illégales allaient être plus difficiles à trouver, car plus coûteuses et moins accessibles.

Que l’ancienne génération veuille l’accepter ou non, depuis quelques années la nouvelle génération consomme bien plus de marijuana, bien plus de MDMA et de cocaïne (lesquels sont en passe de devenir des drogues douces vu leur consommation extrêmement répandue et ouverte), ainsi que, dans une moindre progression, d’autres drogues.

Cette nouvelle génération peut désormais se fournir sans l’intermédiaire du dealer. Elle est plus habile sur internet, elle se renseigne, alors elle découvre les bons sites de vente de Research chemicals, elle découvre en même temps les sites d’achat de drogues illégales, et elle se dit (parce que certains sont naïfs, ou confiants) que c’est bien du LSD ou de la méthoxétamine qui arrive dans leur boite aux lettres, mais qui sait ? Les finauds s’achèteront des tests fiables, d’autres feront les cobayes eux-mêmes…[9]

Quoiqu’il en soit, une partie croissante de la nouvelle génération veut des drogues, et elle en aura. Ce débat est clos. Et vous le savez, ceux qui en veulent en trouveront, ne serait-ce que celles légales si les interdictions insistent. Maintenant la question qui vous intéresse : quelle est la bonne solution si vous souhaitez que vos gamins ne se retrouvent pas à l’hôpital ou à la morgue à dix-sept ans, parce qu’ils ont commandé de la poudre mystérieuse sur Internet ? Car je vous le rappelle, ni la police, ni vous ne l’en empêcherez, ou alors c’est bien vous qui êtes naïf au plus haut point.

Il ne reste alors plus qu’une seule solution à adopter, non par dépit, mais parce qu’elle est essentiellement bénéfique, autant en termes de santé publique, de santé des toxicomanes que de lutte contre la criminalité et l’exclusion : la légalisation de toutes les drogues.

Mais vous me comprendrez au prochain et dernier article, dans lequel nous aborderons point par point toutes les raisons qui appellent impérativement une telle politique.

 

Par Antonin RousselLe Verbe Populaire

[1] Dans l’essentiel, il explique que les molécules agonistes des récepteurs à sérotonine 2A et 2C sont souvent hallucinogènes. L’effet est plus puissant avec une amine bloquée dans une certaine position. Si le carbone est ouvert dans une certaine position, encore plus. Enfin, si un groupe 2-methoxybenzil est présent au niveau de l’amine, la substance est puissante au microgramme, comme le LSD. Une goutte, quelques microgrammes, et c’est parti. La toute jeune famille des NBOMe utilise ce dernier procédé.

[3] La méthode de fabrication des très puissants NBOMe est en effet bien plus facile et bien moins coûteuse que la complexe préparation du LSD.

[5] Certains producteurs et vendeurs de marijuana, d’opium, de champignons hallucinogènes ou de LSD ne les produisent et ne les vendent pas dans l’optique de dégager une énorme manne financière. Pour les producteurs de LSD qui en produisent souvent en quantité relativement limité, la rentabilité est très faible étant donné le difficile protocole de production. Cependant, certains laboratoires clandestins se remettent à en produire en plus grande quantité, donc de manière plus rentable, alors qu’ils entendent que les consommateurs déçus ou non désireux de nouvelles drogues sont encore nombreux.

[6] Il n’existe pas de statistiques pointues sur ces augmentations, tout simplement parce que la légalité de ces substances empêche la douane de les comptabiliser. Mais de nombreuses observations dans certaines villes semblent confirmer cette expansion. A Edinburgh l’enquête de l’association Crew 2000 a enregistré que 39% des interrogés avaient consommé des RC en 2013 contre 23% l’année précédente. Voir l’article du Edinburgh News : http://www.edinburghnews.scotsman.com/news/health/use-of-legal-highs-explodes-in-edinburgh-1-3075304 ; traduit en français à cette adresse : http://www.psychoactif.fr/forum/blog.php?cid=471&c_id=471. Aussi, voir l’augmentation significative des témoignages d’expériences et des discussions autour de ces nouvelles drogues sur les forums de consommateurs :http://www.psychoactif.fr ; http://www.psychonaut.com entre autres.

[8] En comparaison des doses ingérées : 25 microgrammes est le palier à partir duquel le LSD crée des effets conscients. En moyenne, les doses sont d’environ 100 microgrammes. Et la dose létale de LSD est de 14 milligrammes, soit l’équivalent de 140 doses. Le LSD ne crée pas de phénomène d’addiction, aucun dégât physique sur le cerveau, et a une toxicité extrêmement faible comparée aux doses (comme expliqué précédemment). Certains chercheurs et pharmacologues considèrent ainsi le LSD comme moins dangereux que l’acide acétylsalicylique, communément appelé aspirine. Cependant, la puissance des effets et les mélanges avec d’autres substances peuvent amener une toxicité comportementale. Les dangers psychologiques d’expériences psychédéliques puissantes, incontrôlées, et/ou mal renseignées, sont effectivement réels, comme peut l’être toute expérience traumatisante (et ce particulièrement pour les personnes présentant une forte prédisposition à la psychose).

Cf. Lüscher C, Ungless MA (November 2006). “The Mecanistic Classification of Addictive Drugs”.PLoS Med.3 (11): http://www.plosmedicine.org/article/info:doi/10.1371/journal.pmed.0030437 ;

http://en.wikipedia.org/wiki/Lysergic_acid_diethylamide#cite_ref-pmid17105338_3-0

Voir aussi le documentaire scientifique diffusé sur Arte le 14 octobre 2005 : Drogues et cerveau (5)
L’alchimie de la conscience : hallucinogènes et ecstasy, Stéphane Horel& Jean-Pierre Lentin (France, 2005, 5x43mn)
, dans lequel nombre de ces faits sont résumés et expliqués par des chercheurs. La vidéo est disponible sur YouTube.

[9] Comme nous l’avons déjà dit, ces substances n’ont pour la plupart pas fait l’objet d’études conséquentes. Ainsi, par exemple, la méthoxétamine (MXE), substance proche de la kétamine et en rapide expansion, n’avait fait l’objet, en 2013, que de deux articles académiques, selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Cf. Jean-Yves Nau, Méthoxétamine : l’émergence des néodrogues, Revue médicale suisse, 2013 : http://rms.medhyg.ch/article_p.php?ID_ARTICLE=RMS_386_1058

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