Tribunes

La remise en question, une nécessité.

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William Shakespeare disait « Mieux vaut mourir incompris que passer sa vie à s’expliquer. » Sans vouloir donner de leçon au génie britannique, rappelons que pour être compris, il faut s’en donner les moyens. Quel que soit le fond du discours, il faut qu’il touche au cœur et à l’esprit. C’est-à-dire à nos sentiments et à notre raison.

Or il est remarquable que le stade de l’esprit critique n’est que trop rarement dépassé par les partis d’une discussion.

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de dresser un argumentaire élogieux de la pensée unique. A contrario, il s’agit ici de comprendre en quoi, quelles que soient les convictions de chacun, il peut être nécessaire de les comprendre au travers d’une discussion.

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Suffisance du cœur

Si je ne me satisfais à n’avancer que des arguments liés à mes sentiments, alors je force mon opposant à réfléchir avec mon propre cœur. Ces arguments du cœur peuvent être suffisants pour une conviction si, et seulement si, mon opposant partage les mêmes sentiments que moi. Ceux qui ne partagent pas mon intime conviction auront besoin d’un argumentaire pragmatique pour en comprendre les enjeux. S’entêter à faire réfléchir autrui avec notre propre cœur est le meilleur moyen pour que nos convictions ne soient pas entendues.

Je vous mets en garde tout de suite : loin de moi l’idée de réfuter l’adage « Le cœur a ses raisons que la raison ignore. »[1] Au-delà de nos sentiments, comment prétendre avoir compris l’intelligence de cette règle sans faire travailler l’esprit ? C’est donc là le travail dont on se dispense trop souvent : doubler et relire nos sentiments pour leur donner une raison. S’affranchir de ses sentiments est la voie de la compréhension mutuelle.

Dans certaines situations, il nous faut en effet formuler et développer nos convictions au-delà de nos sentiments. L’intelligence de cet adage doit donc être entendue dans les deux sens : aussi, l’esprit a ses raisons que la spontanéité des sentiments peut offenser.

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Nécessité de l’esprit

Dans cette situation où les sentiments sont insuffisants, les deux locuteurs devront faire preuve d’ouverture d’esprit.

Si mon opposant réfute intelligemment et implacablement l’un de mes arguments – et que je suis donc d’accord avec sa démonstration –, alors je n’aurai que deux possibilités – sans quoi, je ferais preuve de mépris, de cynisme ou de mauvaise foi : soit j’assume les aspects contradictoires de mon discours et j’accepte la pensée de mon opposant, soit j’accepte de réviser mon discours contradictoire.

Suite à cette première situation de désaccord total – où j’accepte d’être en contradiction avec mon discours –, il faudra que chaque parti réfléchisse aussi selon le cœur et l’esprit de son opposant. Ainsi, chacun préméditera la pensée fondée qui en sera la légitime issue. Si ces pensées fondées sont offensantes, il faudra tout de même platement les accepter selon le cadre raisonné de mon opposant. Arriver à accepter ses torts est un exercice difficile mais indispensable si l’on veut un jour évoluer.

Cependant, Rome ne s’est pas construite en un jour. Dans le deuxième cas – où j’accepte de réviser mon discours –, mon opposant devra faire preuve de patience. On ne peut pas exiger de son opposant de révolutionner instantanément ses valeurs quand bien même elles seraient à juste titre remises en question. D’autant plus lorsque ces valeurs propres à son cœur, son esprit et ses actes lui sont familières depuis toujours et qu’elles sont en accord avec les conventions socioculturelles. La pression sociale est ici un facteur indiscutablement important et doit nécessairement être pris en compte par les différents partis.

L’absence d’une remise en question immédiate ou d’une acceptation des torts doit être excusée par la patience. Martin Luther King, Nelson Mandela, le Mahatma Gandhi ou encore Abraham Lincoln étaient considérés hors-norme à leur époque. C’est grâce à leur lutte mais aussi grâce au temps que leurs idées sont aujourd’hui communément partagées.

Savoir prendre sur soi est aussi une des qualités indispensables aux deux partis pour le bon déroulement d’échanges constructifs. Bien que cela soit difficile, il faut avoir la clairvoyance de remettre en question nos codes culturels et nos croyances.

Il me semble que selon ces conditions, l’échange peut durer indéfiniment dans la paix et la tolérance.

Comme disait le très brillant Raymond Devos qui détournait magistralement bien le sens des mots et de la condition humaine : « C’est ça qui est intéressant, c’est de montrer ce que l’on est sans pour cela nous dégrader. Je trouve atroce de se moquer de quelqu’un, de le démolir. Moquons-nous de nous ! Mais pas de quelqu’un. »[2]

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Cet exercice de l’esprit s’avère de surcroît plus difficile que celui du cœur. Il nécessite par conséquent davantage d’efforts lorsqu’il faut s’y atteler. Il nous arrive à tous de faire preuve d’impatience. Que cela soit dans notre quotidien, dans notre cercle familial ou en société, arrive un moment où la spontanéité de l’agacement nous fait perdre le contrôle pour n’aboutir qu’à des échanges infructueux.

En toutes circonstances, il faut garder son sang-froid afin de ne pas offenser son prochain et faire preuve de respect et surtout de patience. Et ce, quand bien même un discours digne d’un assassin nous désolerait.

Cet empressement à discréditer le fruit de nos forces et la rationalité de notre argumentaire est autodestructeur tout en étant propre à notre nature. Force est de constater que « toute création est programmée pour s’autodétruire. »[3] La mondialisation est un exemple illustrant ce paradoxe.

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La mondialisation : technologie et schizophrénie.

L’écart grandissant entre le bien et le mal définis par l’homme est dû, je pense, à sa propre nature. D’un côté, le progrès technologique nous permet de vivre intensément des expériences surréalistes ; de l’autre, le mal causé par l’homme nous laisse perplexes quant à sa réelle intelligence.

La mondialisation est à la fois une manne et une boîte de Pandore. Le progrès draine en effet beaucoup de fléaux. Dans certains cas, la mondialisation peut en être consciemment responsable.

Le progrès de la technologie d’armement amplifie à la fois la défense des armées et les dégâts croissants des guerres. La télévision ouvre un accès facile à la culture générale mais également une aliénation des esprits[4]. La technologie nous a apporté également un grand confort en habitation, Skype, le voyage dans l’espace, les GoPro, le cinéma ou encore Internet pour partager en un clic tout cela et nous permettre de vivre des sensations tout à fait irréelles.

De l’autre côté, nous vivons une période autodestructrice : la sixième extinction de masse (destruction de la biodiversité), la destruction de l’alimentation… Un simple constat des conflits, de l’état de l’environnement, de la faim dans le monde, des droits des animaux, de notre alimentation et de toutes les injustices commises actuellement sur notre Terre, nous désolerait au plus haut point, ne serait-ce qu’un instant.

Je pense que la mondialisation et l’accélération des modes de vie ne nous laissent plus le temps de vivre aussi profondément nos émotions, nos rencontres, notre chance ou nos échanges que dans des temps plus anciens.

L’homme, à qui ces fléaux et cette boîte de Pandore sont imposés, se satisfait de ce qui lui est donné. Vivre dans une société régie par une croissance économique induit de vivre avec de l’argent. Mais pourquoi donc nous satisfaire de cet état de fait que nous n’avons pas choisi ? Avons-nous d’autre choix ?

Force est d’admettre que dans certaines situations, nous sommes conditionnés pour accepter l’injustice[5] – voire même à l’infliger nous-mêmes sous la pression d’un pouvoir particulier[6]. L’acceptation de l’injustice a notamment lieu dans un système d’oppression où les inégalités nous apportent un profit. Sans quoi, comment expliquer que toute une population ait accepté la traite des noires pendant les trois siècles de l’esclavage ?

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Pour nombre d’entre nous, vivre dans cette société monétaire est tout à fait nocif, désagréable et difficile. Mais il nous serait plus difficile encore de fuir cette société. Penser à une autre alternative pour y remédier est tout de même possible. La pensée marxiste de la lutte des classes trouve ici tout son sens.

Bien que nous continuions à pouvoir répondre à nos besoins primaires, nous acceptons d’être aliénés et réduits en esclavage par ce soft power qu’est la mondialisation. C’est d’ailleurs parce que ce soft power nous concède nos besoins primaires que nous nous satisfaisons de cette aliénation dont nous sommes victimes ! Nous oublions trop souvent de nous indigner de l’injustice qui nous est faite et de celle faite à autrui. Ces deux injustices dépendent d’ailleurs trop souvent l’une de l’autre, et nous le savons pertinemment.

Un trop peu est souvent suffisant pour parvenir à nos fins. Mais ce trop peu n’est pas pour autant nécessaire. Qu’on se le dise !

Par Yannis Séféroglou,  Le Verbe Populaire

Photo – http://yannisseferoglou.tumblr.com/


[1] Pensées, Blaise Pascal.

[3] Paul Virilio : penser la vitesse https://www.youtube.com/watch?v=vK8TGPNxhtM

[4] Paul Virilio dit à ce sujet que l’on a tellement d’informations qu’on ne sait plus la trier. C’est, je pense, la censure moderne qui consiste à noyer une information pour qu’elle passe inaperçu. C’est ce que l’on appelle le soft power. Il va être évoquée à la fin de cet article.

[5] Les documentaires Attention danger travail de Pierre Charles et Inside Job de Charles H. Ferguson le démontre.

[6] Comme c’est le cas dans l’expérience de Milgram. Voir à ce sujet Le jeu de la mort https://www.youtube.com/watch?v=pau7aDYrxFw

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