International

Centrafrique : chronique d’un imbroglio annoncé

La liberté d’expression et la pluralité des opinions sont les piliers fondamentaux de l’association. Dès lors,  les articles publiés n’engagent que leurs auteurs et en aucun cas l’association et ses membres

Le 5 décembre 2013, le Conseil de sécurité de l’ONU donnait son aval pour une énième intervention militaire en Afrique. Cette fois en terre centrafricaine qui est le théâtre, depuis le début de l’année, d’un conflit à l’intrigue labyrinthique. ». La mission Sangaris, une allusion à ce petit papillon de saison très répandu en Centrafrique, a pour mission de sécuriser la capitale en proie à une montée de violences perpétrées par les « anti-bakalas¹, un groupe d’auto-défense composé de milices d’obédience chrétienne, contre les populations de confession musulmane accusées de soutenir l’ex rébellion «Seleka»² . Le contingent de 1600 soldats français vient épauler les troupes de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (MISCA) mandatées par l’Union africaine déjà présente à Bangui. Labyrinthique, le mot est lâché ! Nul autre qualificatif ne conviendrait mieux pour nommer les tenants et aboutissants du conflit qui, par-delà l’aspect confessionnel du premier abord, porte les traces de luttes politiques de longue date. L’arbre qui cache la forêt.

 

La démocratie constamment à l’épreuve

Malgré quelques avancées localisées çà et là sur le continent en matière de démocratie, le nouveau conflit auquel fait face la République Centrafricaine est symptomatique de l’Etat des régimes africains depuis les indépendances. Plus de cinquante ans après que le pays ait accédé à la souveraineté nationale, force est de constater que la Centrafrique peine toujours à trouver la voie de la paix, par conséquent de la stabilité politique. Ce pays de 622 984 km2 et d’environ 4,525 millions d’habitants, situé en plein cœur de l’Afrique et dont l’avènement du multipartisme – non sans soubresauts – date à peine des années quatre-vingt-dix a connu, depuis 1960, une déferlante de conflits, dictatures dont on ne peut plus ubuesque que celle de l’extravagant Jean Bédel Bokassa. Sans oublier les élections contestées, notamment celle du 5 mai 2005 qui a conforté la position de François Bozizé arrivé quelques années plus tôt aux affaires par un coup d’État. La contestation des résultats par l’opposition débouchera sur la mise en place d’un gouvernement d’union nationale.

 

La chute du régime et une transition négociée

En parallèle de la contestation du nouveau pouvoir de Bangui à la faveur des élections truquées, émergent des mouvements de rébellion (UFDR, le FDPC et l’APRD³ ) dans le nord du pays – région à majorité musulmane oubliée par le régime de Bozizé – avec lesquels le gouvernement sera contraint de signer des accords de paix en février 2007 et mai 2008. Mais, suite à l’inapplication de ces derniers, ces organisations disparates vont se réunir au sein d’une coalition, la Seleka, dirigée par Michel Djotodia à laquelle sont incorporés de mercenaires venus du Tchad et du Soudan voisins. La Seleka reprend les armes. Face à la faiblesse des forces armées centrafricaines (FACA), la Seleka gagne du terrain. Un accord de sortie de crise est signé le 11 janvier 2013 à Libreville sous l’impulsion des pays frontaliers. Un nouveau gouvernement est formé dans la foulée avec à sa tête un des leaders de l’opposition légaliste, Nicolas Tiangaye.
De retour de Libreville, Bozizé ignore les accords. La Seleka reprend du service et s’empare de la capitale. Le 24 mars 2013, Bozizé est chassé du pouvoir. Michel Djotodia s’autoproclame président de la République et entend conduire une période transitoire de trois ans. Pour la forme, Djotodia est officiellement nommé président de la République le 13 avril 2013 par le Conseil national de transition composé de membres de la Seleka, des partis de l’opposition, des partisans du régime déchu et les représentants de la société civile. La conférence de Ndjamena d’avril 2013, tout en entérinant l’autorité de Djotodia, fixe la période transitoire à dix-huit mois.

 

Vers un « conflit confessionnel »

Très vite, Djotodia perd tout contrôle sur ses troupes. La situation prend une tournure inattendue. Les anciens membres de la Seleka ont été intégrés à l’armée nationale, mais subsistent des milices récalcitrantes composées de Tchadiens et Soudanais recrutés par Djotodia pour la conquête du pays. Celles-ci s’attaquent désormais à la population civile qui se trouve être majoritairement chrétienne. Pillages, viols et actes de violence de tout genre deviennent monnaie courante à Bangui. Les évènements vont entrainer l’éveil d’une branche chrétienne revancharde, les anti-bakalas, qui entreprennent des représailles contre les populations musulmanes suspectées de soutenir les ex Seleka ou d’en faire partie. La situation est telle que le département d’Etat américain parlera de situation « pré-génocidaire ». On remarquera que Washington a bizarrement la langue bien pendue, alors qu’au paroxysme du carnage que fut le génocide du Rwanda – dont on commémore cette année les 20 ans – il semblait perdre son latin au moment de nommer le monstre. Ce conflit révèle moins une foncière guerre confessionnelle qu’une instrumentalisation de l’appartenance religieuse à des fins politiques car, au-delà de l’aspect revanchard, les acteurs, souvent non pratiquants, ne semblent justifier leurs actes par aucune doctrine religieuse et du conflit ne semble transparaître aucune velléité fondamentaliste.

 

La France dans le conflit

A l’heure où François Hollande prône une nouvelle vision des relations entre la France et ses anciennes colonies africaines, tout porte à croire qu’on serait loin de la politique africaine de l’Elysée, longtemps portée par les réseaux Foccart qui visaient à maintenir le cordon ombilical entre la et l’Afrique. Un système d’influence politique, économique, militaire et culturel qui consistait pour la France à mettre en œuvre un jeu de chaise musicale politique visant à placer et remplacer des dictateurs au gré de ses propres intérêts. Cette vilénie politique a trouvé son illustration en Centrafrique, grand avatar de la Françafrique d’alors, sous le régime de Jean Bédel Bokassa où la France n’a pas hésité à soutenir la folie du dictateur, jusqu’à figurer aux premières loges lors de sa faramineuse prestation de sermon napoléonienne à la suite de laquelle il finira pas se proclamer empereur à l’instar de son idole français. Par ailleurs, la Centrafrique a été, durant les années quatre-vingt, un point stratégique pour l’armée française. Une position confortée par des bases militaires destinées à favoriser les interventions dans la région.
Le nouvel élan voulu par le socialiste s’est illustré en décembre 2012. Acculé par la rébellion Seleka désormais aux portes de Bangui, Bozizé lançait un appel à l’aide en direction de la France auquel François Hollande a fermement opposé une fin de non-recevoir, de peur de réveiller les vieux démons. En éludant cet aspect, on serait tenté de voir dans l’intervention française en Centrafrique un nouvel acte de bonté aux visées hautement humanitaires et totalement désintéressées. Mais n’oublions pas que, même si la France semble ne pas afficher ses intérêts, la Centrafrique est une terre riche en uranium, diamant et pétrole. Aussi, à chaque fois que l’on évoque la relation entre la France et ses anciennes colonies, il est difficile de ne pas repenser à la phrase de l’immortel général Charles de Gaule : « La France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts. » Une lampe torche que pourrait éclairer toute tentative de compréhension des relations France-Afrique. A « papa Hollande » de déclarer lors de sa visite au Mali : « C’est le plus beau jour de ma vie politique. » On mettra ça sur le compte de l’émotion face à la légendaire hospitalité africaine…
Depuis, Djotodia a quitté le pouvoir pour s’exiler au Bénin. Une présidente, en la personne de Catherine Samba Panza, a été nommée avec la lourde mission de stabiliser le pays. En marge du sommet Europe-Afrique, le Tchad, dont les troupes constituent la majorité des 2500 troupes africaines, a annoncé qu’elle quittait la MISCA. Ce retrait fragilisera à coup sûr les forces africaines déjà bien débordées sur le terrain.
Si cette crise constitue un nouveau foyer conflictuel en Afrique, elle révèle l’incapacité des forces régulières africaines non seulement à régler eux-mêmes leurs problèmes, mais aussi à protéger la population des éventuelles rebellions déstabilisatrices. Par ailleurs, comme sous d’autres cieux, car l’Afrique n’est pas la mère de la guerre – ni sa « fille » non plus- le vivre ensemble reste un fil ténu que les forces politiques se doivent de consolider et non en être le pourfendeur.

Par Gilles Itoua, Le Verbe Populaire 

1. « Anti-machettes » en sango, la langue officielle.

2.  « Union » en sango.

3.   UFDR : Union des forces démocratiques pour le rassemblement.
FDPC : Front démocratique du peuple centrafricain.
APRD : Armée populaire pour la restauration de la démocratie.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s