Société

Le temps des c(e)rises

La liberté d’expression et la pluralité des opinions sont les piliers fondamentaux de l’association. Dès lors, les articles publiés n’engagent que leurs auteurs et en aucun cas l’association et ses membres

La tribune ci-dessous est une réponse indirecte d’un de nos contributeurs à un autre contributeur, auteur de l’article publié précédemment et intitulé   « l’apparente vertu égalitaire »

Comme à chaque temps de crise, les distinctions politiques se brouillent. Les conservateurs se font passés pour révolutionnaires, des communistes tournent au fascisme et, face aux impasses révélées par le crise elle-même, les réponses se bornent majoritairement à opposer au paradigme actuel d’anciennes traditions rêvées, perçues comme étant garantes des valeurs de nos ancêtres, et présentées sous la forme d’un paradis perdu.

Des conservateurs qui se font passer pour des combattants de la Liberté

Il y a quelques mois c’était à propos du mariage homosexuel, la population conservatrice de France, rassemblant principalement chrétiens obtus, musulmans bornés et fascistes imbéciles, manifestait dans les rues. Les conservateurs prenaient alors des allures de gauchistes : ils exigeaient la liberté et criaient au totalitarisme – comique ironie de ceux qui se mêlent aux chemises brunes.

Ils critiquaient alors plusieurs choses : tout d’abord, la disparition des valeurs traditionnelles de la France, de la tradition du mariage hétérosexuel, du modèle de la famille et du foyer nécessitant père, mère et enfants, cette bonne vieille famille qui n’existe déjà plus[1]. La crise, pour eux, est d’abord une crise des valeurs. Seulement tout le monde ne perçoit pas l’effacement de certaines valeurs comme une perte, mais comme la mise à vide qui fut à chaque fois nécessaire à toute avancée politique et sociétale. Les révolutions sociales ont toujours pris racine dans des crises économiques et politiques et se sont développées grâce à une remise en cause des valeurs qui sous-tendent le système social précédent. La crise s’accompagne d’une réorganisation des capitaux, du travail, mais aussi des valeurs et des espérances.

Alors, phénomène exceptionnel – si ce n’est 1936 – la contre-révolution s’exprime sans même qu’une quelconque révolution ait auparavant eu lieu. La volonté de revenir à l’ancienne société s’exprime donc sans avoir à se confronter à des forces révolutionnaires allant de l’avant, face à une mesure absolument non-révolutionnaire, mais plutôt réactionnaire, à savoir le mariage homosexuel[2]. Mariage homosexuel, c’est-à-dire donner le droit de se marier à deux personnes du même sexe, c’est offrir une liberté supplémentaire à certains. En quoi cela réduit la liberté de qui que ce soit ? Mais l’allocation de nouvelles libertés ne satisfera jamais les conservateurs, lesquels ne sont jamais battus pour laisser le choix au gens de vivre tels qu’ils le souhaitent, mais se sont toujours battus pour conserver l’Ordre, la Loi, la Règle, la Tradition, le Passé, au fond les repères rassurants d’hier, qui, à mesure qu’ils sont définitivement perdus, sans qu’on puisse vraiment désigner de coupables, deviennent les chimères idylliques d’un paradis perdu – un paradis pour eux, un paradis tout ce qu’il y a de plus subjectif et égoïste bien entendu –, nostalgie d’une soi-disant société de nature, d’un ordre des choses « naturel et normal ».

Le pouvoir ne se donne pas l’apparence de la vertu – la morale est trop peu partagée pour être efficace – mais celle du naturel, de la vérité implacable quant à ce qui est. Alors les conservateurs dénoncent le fascisme de l’Education Nationale qui propose de dire aux enfants qu’ils ont plus de choix de métier que ce qu’ils pensent a priori, qui leur ouvrent d’autres perspectives, comme le ferait un père compréhensif face à son fils lui avouant qu’il veut devenir esthéticien. Le père conservateur plus fascisant lui foutra une bonne baffe et l’emmènera voir les putes pour s’assurer qu’il aime les femmes, parce que cela est naturel, ou bénéfique à la société (cf. le bon vieil argument de si tous le monde devient gay, comment se reproduira-t-on ? Et si la terre éclate demain, répondrais-je, arrêterons-nous de commencer nos questions par des si ?) Le père conservateur plus libéral acceptera, en se disant tout de même que ce n’est pas normal, que son fils est une exception à la règle naturelle qui fait que les hommes s’intéressent moins à l’apparence (sic).

Les luttes d’hier pour l’émancipation hors des cadres traditionnels de pensée, bien que celles-ci ne leur aient jamais refusé de vivre comme ils le souhaitent – avec un mari, une femme, des enfants et l’office dominical –, les confrontent quotidiennement à d’autres modes de vie et de perception qu’ils ne parviennent pas à tolérer, pour l’obscure raison qu’ils voudraient avoir raison pour tous. Alors ils seraient chantres de la Liberté ? Non mais sérieusement…

Certains diront « mais laissez les enfants en dehors de tout ça… ». Dans le fond, d’accord. Mais que dire alors des manifestants qui mettent leurs enfants en première ligne pour empêcher les CRS d’avancer et pour que leurs tendres marmots viennent répéter devant les caméras les propos de leurs parents : « une famille, c’est avec un papa et une maman, moi j’aime mon papa et ma maman et je serais triste de pas avoir un papa et une maman. » Croyez-vous vraiment qu’à huit ans il en cerne les conséquences, et l’ampleur des souffrances endurées par d’autres, le fond de la question posée ? Et puis, somme toute, on s’en fout de ce gamin s’il est content, tant mieux pour lui…

Car il ne faut pas se leurrer, tous les sociologues vous le diront, la famille reste le premier lieu de socialisation de l’individu, et la force de nos familles sur nos esprits est majeure, bien avant celle de l’Etat, de l’Education Nationale, de la télévision, du travail, ou du groupe d’amis. La détermination idéologique des individus se fait principalement dans le cadre familial. Alors c’est « sortir les enfants de tout ça » qui est nécessaire, non pas les enfermer dans leur famille qui lutte avec l’Etat sur la propriété de ces marmots – deux monstres se parlent. Ainsi l’école s’est donné pour but d’ouvrir l’enfant, cerné dans les présupposés de sa famille, à d’autres manières de voir, et ainsi à un esprit critique. But avoué, pas toujours atteint, je vous l’accorde, mais alors, puisqu’il n’est pas toujours atteint, faut-il abandonner ce but d’ouverture intellectuelle et sociale ? La pluralité éducative des enfants partagés entre une éducation familiale primaire et une éducation scolaire secondaire[3] est-elle plus dangereuse et totalisante qu’une éducation uniquement familiale ? En quoi la famille distillerait moins d’idéologie politique totalisante que l’école ? D’autant qu’on ne peut pas parler de totalitarisme tant que l’Etat n’interdit pas l’expression, familiale ou autre, d’idéologies politiques concurrentes de celle qu’elle enseigne – ce qui est demandé par les anti-théories du genre, si on y pense bien : pas de concurrence à leur idéologie.

Ainsi, exemple d’une vision totalitaire face aux théories du genre qui énoncent simplement qu’on peut aborder les rôles masculins et féminins comme étant des construits sociaux et non naturels – ce qui ne peut pas s’apparenter à une idéologie fasciste puisqu’elle n’énonce pas implacablement ce qui est, mais au contraire désigne ce qui n’est pas, théorie par le vide qu’on nomme critique et qui ne peut pas fonder le fascisme, lequel nécessite l’absolu et l’arrêt de la critique –, certains disent que l’école veut maintenant faire se confondre homme et femme, alors qu’elle enseigne uniquement qu’il existe d’autres manières de voir et que chacun est libre, s’il le souhaite, de composer son rôle sexuel (son genre) comme il le sent. Pleine absurdité d’intellects fermés dénonçant toute critique et incapables de comprendre la pluralité de pensée. Ce qui est limpide est que ces gens ne souhaitent pas coexister avec des modes d’existence et de perception différents aux leurs, et surtout pas que leurs enfants en côtoient ou en fassent eux-mêmes partie.

La fausse critique conservatrice : entre besoin de repères, sentiment de persécution et imposition de catégories naturelles.

Face aux distinctions encore asservissantes des vieilles catégories féminines et masculines, qui veulent que l’homme soit fort, débrouillard et bricoleur, et que la femme s’occupe des gamins, de cuisine, de tricot ou de mode avec ses copines en potinant sur leurs maris, la théorie du genre propose d’ouvrir des questionnements et de permettre aux individus de s’offrir eux-mêmes la liberté de devenir ce qu’ils sont, plutôt que de se cantonner à ce qu’on leur a dit qu’ils étaient. Or remettre en cause les règles présentées comme naturelles est le fondement de toute émancipation.

De l’autre côté, affirmer ce qu’aiment plus les femmes et ce qu’aiment plus les hommes comme implacable est une idéologie répondant bien aux critères d’absolu et d’arrêt de la critique nécessaires à tout fascisme, qui plus est lorsque cela est présenté comme ayant des causes biologiques et naturelles[4] (cf. les théories eugénistes des fascismes du XXème siècle et leur remise en cause du rôle du hasard dans la théorie darwinienne de l’évolution). Mais ces questionnements critiques ne font pas partie de la réflexion conservatrice, qui a une peur viscérale de toute critique, car la critique est à la base une destruction des repères et des idées préconçues, contenues dans le langage même, et l’affirmation qu’aucune chose ne peut être définie en essence.

L’expansion de la pensée conservatrice, qui trouve aujourd’hui solidarité de musulmans, de certains types d’écologistes naturalistes et de tout type de nostalgiques et d’inquiets, nous renseigne sur deux sentiments qui se répandent actuellement, et assez généralement en temps de crise : la volonté de retrouver une société passée entendue comme plus harmonieuse qu’aujourd’hui (le mythe de l’Age d’Or[5]) ; ensuite un sentiment de persécution et, par la liberté donnée à d’autres sur les points que se refusent les conservateurs pour eux-mêmes, ils prennent ces libertés comme niant leurs libertés à eux – pensée très capitaliste dans le fond, qui stipule que leur liberté s’arrête là où commence celles des autres, alors autant que les autres n’en aient pas pour que la leur soit plus large. On ne voit pas d’ailleurs en quoi le fait que deux homosexuels se marient leur empêche à eux de se marier selon leurs croyances, ni en quoi le fait d’aborder en classe des êtres humains indéterminés sexuellement empêche qui que ce soit de se choisir un genre calqué sur son sexe.

La faveur populaire que recueillent des Dieudonné et Alain Soral s’inscrit exactement dans ce schéma de sophistication des idées. Ainsi, face aux idées féministes médiatiques qui exigent la parité homme/femme dans certains domaines sociaux – mesure de discrimination positive lacunaire, j’en conviens –, Soral nous explique en quoi les femmes ont moins de compétences cérébrales en spatialisation et en logique pure, donc pourquoi elles sont moins capables en philosophie, ce qui explique que la philosophie est masculine (jusque là tout va à peu près bien), donc elles sont historiquement inégales aux hommes (ça tient encore), et finalement il finit par conclure qu’elles sont intrinsèquement et naturellement moins capables dans ces domaines pour toujours, par la règle naturelle (si ce n’est quelques exceptions de la nature, quelques erreurs)[6]. On a rarement vu plus mauvais sophisme (l’histoire est naturalisée, le cerveau immuable, et la science objective), ni plus flagrante tautologie : les femmes sont moins bonnes en logique pure parce qu’historiquement et statistiquement on voit qu’elles font peu de mathématiques et de philosophie, et elles font moins de mathématiques et de philosophie parce qu’elles sont moins bonnes en logique pure. A quel endroit nie-t-il la possibilité que le dominé, qu’on a éduqué à penser qu’il était incapable dans certains domaines, puisse par le biais de cette éducation différenciée se retrouver effectivement moins capable dans ces domaines qu’on ne lui a pas poussé à explorer ? Manquant cruellement de rigueur intellectuelle, la fausse critique consiste à faire passer des phénomènes complexes pour évidents.

Aussi, Dieudonné, Soral, Zemmour, et l’ensemble des conservateurs traditionnalistes actuels veulent clairement retourner à une société pseudo-communautaire (pseudo car pas ouverte à tous bien entendu, mais à ceux qui répondent aux catégories naturelles communes), aux valeurs unifiées (par exemple sur l’idée qu’une famille ne peut pas contenir deux pères mais un père et une mère) et aux vues semblables : c’est ce qu’on appelle le totalitarisme, ou communautarisme si les pouvoirs politiques ne sont pas spécialisés. Totalitarisme qui, déjà, dans l’idéologie national-socialiste des années 30, de laquelle Soral se réclame en partie[7], parvint à proposer à ses citoyens avides de servitude le cadre rassurant de repères fixes et affirmés à l’ensemble de la société pour qu’elle se sente mieux, car la liberté vient avec de dérangeants corollaires : le doute et la remise en cause. En gros, c’était appliquer la technique des Témoins de Jéhovah à toute une nation : suis le mouvement pour être avec tes semblables, et ne doute point, ne doute jamais, ne t’individualise pas, ne pense pas par et pour toi-même, mais cherche seulement à vivre avec les autres sous l’égide d’un guide, d’un père qui te dira quoi faire et penser et te déchargera des miasmes du doute de l’Homme ; oublie l’antagonisme social dominant/dominé et que désormais l’ouvrier travaille à l’usine main dans la main avec les cols blancs et les actionnaires[8], que les femmes se pâment les joues pour paraître belles aux hommes et que les hommes philosophent et gèrent le reste. Projet qui n’est somme toute pas irréalisable, ni fallacieux dans l’argumentation, si tant est qu’on ne souhaite pas conserver la beauté de l’incommensurable détresse humaine et de ses questionnements. L’harmonie (toute relative et bornée de frontières) est alors acquise au prix de la liberté, et le besoin humain de conflit s’exacerbe sur un bouc-émissaire quelconque tant qu’il est extérieur au groupe et qu’il permet de mettre un nom sur la source du désordre[9].

Aussi, le sentiment de persécution est très clair. L’ensemble de la population qui ne va pas dans le sens des traditions leur parait être une grande masse soumise et sans volonté, ou alors empreinte d’une folie qui la pousse à détruire diaboliquement tous leurs repères. Cela dénote aussi une incapacité des conservateurs à se remettre en cause – à accepter l’Autre conceptuellement –, mais exprime aussi leur besoin d’avoir un monde qui corresponde exactement et sans bémol à leurs catégories de pensée. Seulement, l’homme sage sait qu’il est impossible à quelques pensées, et donc à quelques hommes, d’embrasser tout le chaos incompressible du monde qui nous entoure. La quasi-totalité des philosophies orientales s’est basée sur cette simple évidence, mais nous Occidentaux n’en semblons malheureusement pas capables pour l’instant[10].

Alors on comprend mieux les discours des conservateurs, qui crient au désastre prochain, et à l’apocalypse qui suivra, qui veulent voir leurs valeurs partagées par tous les autres, même au prix de la force et de l’obligation des autres à suivre leur façon de voir, et qui sont persuadés que leurs enfants imaginaires veulent déjà ce qu’ils leurs imposent. Mais ne leur refusons pas la qualité d’être humains et faillibles comme nous tous. Ce qui importe au fond est de savoir d’où leur vient cette volonté d’imposer leurs vues et leurs erreurs au reste de la société ? Toujours – et les conservateurs sont bien loin d’être les seuls à vouloir imposer – cette volonté de puissance vient de l’inquiétude. Dans les années 30, dernière période avant celle-ci où on a vu une telle mobilisation conservatrice, Boulanger, Maurras, Mussolini, Hitler avaient proposé contre l’inquiétude le remède de valeurs claires et ordonnées, présentées comme naturelles, un vieil Empire restauré, une religion du peuple, et un peuple uni, c’est-à-dire une forme de socialisme national et conservateur, comparable à un communisme fraternel de vestiaire sportif ou de pissotière. Cette inquiétude ne provient pas tant d’une réalité objective que d’un sentiment subjectif de floutage de l’avenir caractéristique des temps de crises durant lesquels institutions et modes de pensées se désorganisent pour mieux se réorganiser par la suite. Il est loin le temps où les valeurs étaient partagées et rassurantes, et nous offraient quelques objectifs univoques présentés comme naturels et bénéfiques[11].

La faillite de la Raison aux sources du totalitarisme : l’impossible correspondance du monde et de la pensée humaine

Cette inquiétude ne concerne cependant pas que les conservateurs, elle concerne aussi l’extrême-gauche, certains abstentionnistes apolitiques, et même certains républicains qui s’inquiètent de voir que sont toujours moins nombreux ceux qui croient en leur projet. Je crois que ce qui nous rassemble tous aujourd’hui est moins la perte des valeurs – puisque les conservateurs les conservent et qu’au fond nous en créons toujours de nouvelles – mais la faillite de la Raison qui nous avait donné par le passé une pleine confiance dans notre capacité à comprendre l’univers dans sa totalité et à l’organiser rationnellement et totalement.

Le totalitarisme n’est pas né de la religion, car celle-ci a toujours insisté sur notre incapacité à cerner quelques voies impénétrables de Dieu, mais du rationalisme qui nous a dit le contraire : on pourra tout comprendre. On pourra dire ce qui est, ce qu’est la Nature, ce qu’est le mieux. Mais le rationalisme a échoué, signifiant que nous sommes condamnés à nous confronter perpétuellement au désordre, c’est-à-dire à ce qui nous est incompréhensible, au grand dam des conservateurs qui veulent de l’ordre. Marx, Nietszche, Freud, la Première Guerre Mondiale ont découvert le cadavre de la Raison, et malgré l’ultime sursaut du nazisme pour restaurer l’Ordre naturel, la Raison ne parvient plus à nous faire croire qu’elle nous fera tout comprendre et tout harmoniser. Seuls conservateurs et libéraux croient encore qu’une société parfaite est possible. Seuls conservateurs et gauchistes pensent que le monde part à vau-l’eau. Alors, dans cette impasse, les nihilistes pullulent d’un côté, en disant « avançons tout de même, sans savoir où nous irons », c’est aussi ce que pensent les capitalistes. Les libéraux eux pensent que nous ne somme pas dans l’impasse et qu’il faut continuer coûte que coûte – ils sont certainement les plus aveugles de tous. Les gauchistes disent que le grand soir est proche, par le pire. Les conservateurs quant à eux proposent de revenir aux vieilles traditions, leur grand soir est de vivre dans le passé rassurant, de restaurer la Raison ou la Foi pour obtenir un monde totalement harmonieux et semblable à leur manière de l’envisager, mais c’est impossible.

Le sage se contente d’apprécier le chaos sur lequel se basera une nouvelle folie, il regarde les hommes s’agiter d’erreur en erreur comme des enfants ont peur du noir. Puis il leur dit : « ne vous agitez pas tant, vous à casser les murs de votre infâme prison, vous à construire les murs de votre rassurante forteresse, car ces murs ne sont que dans vos têtes. Laissez libre cours à l’être qui vous appelle à devenir ce que vous êtes, et laissez chacun choisir son rôle, car celui qu’il se choisira sera toujours le meilleur pour lui et pour tous. Ne lui dites pas ce qu’il est, car vous n’en savez rien, et vous ne savez pas ce que vous êtes vous-mêmes. Alors vous comprendrez qu’à vouloir cantonner le monde à ce que vous en pensez, vous le forcez à vous battre. »

J’ajouterais qu’on devrait seulement enseigner à nos enfants qu’ils sont destinés à être libres, jamais à leur enseigner ce qu’ils sont. C’est là ce que ne comprennent pas les conservateurs à propos des théories du genre : elles ne disent pas aux enfants qu’ils ne sont ni homme, ni femme, mais qu’ils peuvent se penser en dehors de ces catégories, qu’elles ne sont pas des catégories immuables, et que la société est prête à accepter ce qu’ils disent être. Nous ne savons ni ce qu’est un homme, ni ce qu’est une femme, ni ce qu’est un enfant, un homosexuel, un monde harmonieux, une erreur, une vérité, nous ne savons rien de tout cela. Nous savons juste que nos possibilités sont aussi infinies que le monde qui nous entoure, et c’est cela qui veut être enseigné par les théories du genre, et par toute théorie qui ne nous dit pas ce que nous sommes.

Alors je penche pour les théories du genre – et pas toutes leurs applications qui sont très diverses somme toute, ne serait-ce que selon l’enseignant qui en parle – lesquelles cherchent à ouvrir des possibilités en posant l’être humain avant la distinction de l’homme et de la femme ; et je penche moins vers les conservateurs qui veulent réduire le monde parce que son ampleur les effraie, et qu’ils ne parviennent pas à accepter que d’autres existences ne fonctionnent pas selon leurs catégories et notamment pas celles des sexes. Je comprends leur frayeur et leur inquiétude, mais tant de crispation ne sert à rien. A poursuivre leur harmonie rêvée par la brutalité et l’interdiction, ils ne font que nourrir le chaos qui les inquiète.

Il n’a jamais existé de société non-naturelle[12], ni d’idée non-naturelle, l’erreur elle-même est naturelle, tout comme l’impossible est devenu tout à coup possible naturellement. On peut aujourd’hui changer le plomb en or, naturellement, pourquoi ne pourrait-on changer un homme en femme, s’il le souhaite ? Et en quoi cela dérange le désordre du monde ? Il est tout autant légitime de contenir ses désirs qu’il est illégitime de contenir ceux des autres. Il n’a jamais existé de société heureuse, unie et harmonieuse. Jamais. Mais certaines ont avancé vers le non-agir et y ont trouvé, non pas la réduction ou la destruction du chaos, mais une forme de sérénité face à celui-ci. Dès lors, il ne faut pas conserver, mais laisser libre cours, et oublier l’idée d’une quelconque exemplarité, d’une morale applicable à tous indéfiniment, car chaque chose, chaque autre nous est aussi incompréhensible que nous-mêmes. Chaque être meurt, chaque vérité s’éteint, si ce n’est la mort et l’erreur. Alors que les gays se marient, en attendant de comprendre l’inanité du mariage. Qu’on présente l’androgyne[13] aux enfants, en attendant qu’ils comprennent qu’ils n’ont à s’identifier ni à l’homme, ni à la femme, ni à l’androgyne, car l’identité ne représente, au bout du chemin, que ce que l’on est soi-même pour soi, c’est-à-dire : rien, rien qu’un véhicule, composé du même vide prolifique et étonnant d’où naît l’univers. Tout le reste n’est que murs de vent. Et à se questionner sur le fascisme, nous ferions mieux de nous demander où se nourrissent nos inquiétudes, car c’est de là que naît notre volonté de tout organiser, comprendre, définir et contrôler. Les plus fous et les plus dangereux seront toujours ceux qui n’acceptent ni la folie ni l’absurdité du monde…

                                                                                                                                             Par Antonin Roussel, Le Verbe Populaire

[1]Aujourd’hui, on estime que 17,7% des enfants de moins de 25 ans vivent dans une famille monoparentale. http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1195

[2]Le mariage ne peut pas être considéré comme une institution révolutionnaire. Comme quoi le conservatisme et le traditionalisme sont des valeurs partagées aujourd’hui par des populations qui hier en souffraient. Cela n’est somme toute pas étonnant si l’on se souvient que la domination politique tend toujours à faire accepter aux dominés les termes mêmes de leur domination, une domination qui se trouve alors demandée par eux et qui se justifie par ce biais.

[3]Laquelle contient au moins le garde-fou relatif de confronter ces enfants à différents maîtres et professeurs et leur assure ainsi d’autant plus de pluralité éducative.

[4] D’ailleurs les théories scientifiques n’ont rien à faire dans ce débat sur l’essence et l’existence de certaines catégories sociales. D’autant plus qu’elles reconnaissent aujourd’hui n’énoncer que des vérités temporaires et qui seront dans l’avenir nécessairement remises en cause, ce qui leur enlève toute valeur utilitaire politiquement. Toute vérité scientifique ne trouve sa base que sur l’erreur qui la fonde. En tout cas les théories scientifiques sont aujourd’hui reconnues comme étant elles-mêmes des construits sociaux et historiques, ne pouvant donc pas donner de base à quelque inclination politique ou prouver la supériorité de l’une d’entre elles, puisque la causalité s’effectue en sens inverse. Même la vérité est une catégorie sociale déterminée culturellement, tout comme l’Histoire, et donc ce que nous englobons sous le terme de tradition. Voir à ce sujet la théorie de la relativité générale d’Einstein et les travaux de Karl Popper, Thomas Kuhn et Paul Feyerabend en épistémologie des sciences, ainsi que l’œuvre de sociologie des sciences de Berger & Luckmann intitulée La construction sociale de la réalité (1966).

[5]Sur la prégnance contemporaine de ce mythe, voir Raoul Girardet, Mythes et mythologie politiques (1986), dans lequel les mythes du Complot, du Sauveur et de l’Unité, mythes chers aux mouvances conservatrices, mais pas uniquement.

[6]Voir la vidéo d’Alain Soral à propos de la parité et du féminisme (http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=Srf7FOdPKUI) dans laquelle il dit, je cite : (5:21) « dire que les hommes et les femmes ont strictement le même fonctionnement cérébral, on sait que c’est faux aujourd’hui par des tas d’études quantitatives, qu’elles utilisent pas les mêmes hémisphères, etc., que les femmes ont un problème en spatialisation et en logique pure. Or spatialisation et logique pure pour moi c’est les démarches analytiques et synthétiques qui sont les deux piliers de la pensée abstraite pure. (…) La philosophie est une catégorie masculine historiquement, c’est-à-dire que c’est les hommes qui en ont accouché. Alors après de dire « oui les femmes ont pas pu parce que… », mais le parce que je m’en fous, l’Histoire, il y a pas de Dieu, il y a pas d’arbitre, il y a pas d’injustice dans l’Histoire. (…) Les hommes avaient moins d’obstacles à surmonter pour y arriver, mais déjà c’est la preuve de leur supériorité, parce que ces obstacles, si tu veux, de penser que ces obstacles seraient une injustice, c’est une vision moraliste qui n’a pas lieu d’être. Tu vois ? C’est comme ça et puis c’est tout, je veux dire, ça prouve effectivement que les obstacles à franchir pour qu’une femme accède à la pensée pure sont supérieurs à ceux qu’ont à franchir les hommes, donc il y a inégalité des hommes et des femmes, et cette inégalité est anthropologiquement intrinsèque, c’est tout. » Il en vient donc bien à justifier l’existence de certaines inégalités entre hommes et femmes en les considérant comme biologiques ou naturelles, d’autant plus qu’il considère l’Histoire (ce qui s’est passé) comme ayant épuisé les possibles : si la femme ne l’a pas fait historiquement, c’est qu’elle ne peut et ne pourra jamais le faire. Comment prouve-t-on par le fait que les femmes soient moins douées dans un domaine que cela est dû à leurs capacités et désirs biologiquement déterminés ? En quoi le fait qu’un esclave soit moins doué à ou désireux d’être empereur qu’un fils d’empereur prouve qu’il en est par essence moins capable ? Ne se pourrait-il pas que ce soit justement dû à la domination qu’il subit ? En général, l’esclave s’identifie au maitre qui le domine simplement parce qu’il a intégré les termes de la domination, non pas forcément parce que la situation lui va objectivement. Seulement il a intégré l’idée qu’il était esclave, par nature, essentiellement, ce qui lui était continuellement répété par les paroles et par les actes, et donc qu’il était essentiellement incapable de faire ce dont le maitre était capable. On ne peut pas reprocher à quelqu’un auquel on répète qu’il sera toujours muet de ne pas apprendre à parler… bien sûr qu’alors il n’y aura que quelques exceptions à la règle : ceux justement qui auront refusé l’idée que ça leur est impossible.

[7]Voir la vidéo de réponse d’Alain Soral, http://www.dailymotion.com/video/x1lb10g_national-socialiste-soral-repond_news&start=114, dans laquelle il explique « qu’en tant que national-socialiste français, ça l’agace d’être rangé à l’extrême droite «, expliquant que le national-socialisme est une idéologie de gauche (1:44). Il le soulignerait aussi dans Dialogues Désaccordés (2013) écrit avec Eric Naulleau, pp. 65-66.

[8]La destruction des catégories prolétaires/bourgeois par le nazisme n’est pas une idée totalitaire puisque, comme nous l’avons dit précédemment, elle ne dit pas ce qui est, mais détruit au contraire des catégories d’être. Elle fut cependant nécessaire à l’affirmation de nouvelles catégories totalitaires car définissantes, telles celle de l’aryen. La catégorie moderne de l’« être humain » peut elle aussi être qualifiée de totalitaire, car elle fait une distinction nette avec les autres catégories d’être et cherche donc à définir l’essence – ce qui explique le caractère totalitaire des révolutions humanistes (1789) et leurs déboires suivants, critiqués voire pressenties par l’analyse marxiste de ce concept. La définition des essences est une des principales critiques qui fut faite à l’encontre de la métaphysique et notamment à celle d’Heidegger, qui avait justifié le nazisme par ce biais. Opposées, la vision existentialiste de Marx rejoint celle vitaliste de Nietszche qui disait justement que la question « qu’est-ce que » n’avait plus lieu d’être en philosophie.

[9] Freud montrait que le bouc-émissaire était issu du couple libido-désir de mort : lorsque la libido s’exerce en tant qu’amour de la foule à laquelle on participe, le désir de mort se projette nécessairement sur toute personne extérieure à cette foule unie, et les membres de la foule exige de leur héros qu’il fasse preuve de force voire de violence sur les personnes extérieures à ce groupe. Voir S. Freud, Psychologie collective et analyse du moi (1921).

[10]Voir Lao Tseu, Tao Te King, ainsi que Mircea Eliade, Le Yoga, Immortalité et Liberté (1954).Voir aussi, sur la question du manque d’intérêt de la pensée occidentale envers l’inconscient, le chaos et le yin en général l’excellent Commentaires sur le mystère de la fleur d’or (trad.fr. 1979) de Carl Jung.

[11] On se souviendra des Droits de l’Homme et de la mission civilisatrice des orgueilleux empires européens qui ont permis de mettre à jour la pleine contradiction des valeurs occidentales en justifiant l’esclavage et la colonisation tout autant que la misère humaine et l’inégalité des hommes en leur sein.

[12]Sur la naturalité entendue comme catégorie immuable et universelle chez les conservateurs, voir cette vidéo sur Alain Soral (http://www.youtube.com/watch?v=Q81yCGnpOkQ), dans laquelle il dit : « Les hommes ne sont pas des femmes. L’homosexualité n’est pas une sexualité normale. Elle est, selon l’ordre de la nature une sexualité dysfonctionnelle puisque le but de la sexualité c’est la reproduction, donc elle est culturelle, mais elle est anormale du point de vue que le norme c’est le naturel. » (40:46).

[13] La figure de l’androgyne est d’ailleurs éminemment présente dans la totalité des religions, moins cependant dans celles du Livre, ce qui semble bien montrer que cette catégorie conceptuelle, pourtant assez peu prégnante dans la Nature et notamment dans la société humaine, est parue à nos ancêtres comme correspondant à certaines réalités primordiales de la vie naturelle et humaine. Voir Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, t.I et II, 1976-1978.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s